# Le Chant des Reliques — Saison 2, Épisode 8 ## *Le Culte et la Mousse* ## Chapitre 1 — Le carrefour des profondeurs *Cillitéhon, Narel* Main dans la main, Cillitéhon et Narel avancent dans les tunnels sous le temple. Depuis leur chute dans le Puits, seule Cillitéhon peut voir — sa vision troglodyte perce la pénombre là où Narel est plongée dans un noir total. L'alcôve couverte d'inscriptions naturelles où elles ont atterri est désormais derrière elles, et avec elle, la lueur lointaine de la Fosse. Elles atteignent une intersection en T. À droite, de la lumière, des marches, et un bruit métallique qui évoque de la vaisselle d'acier. À gauche, l'obscurité, une pente descendante, et le vrombissement qui enfle. Cillitéhon confie à Narel qu'elle sent la roche très « vive » ici — les ondes qui la traversent sont puissantes, et la sensation n'a rien de métaphorique. Quand les gens de l'île parlent de nourrir la Fosse, elle commence à comprendre qu'il ne s'agit peut-être pas que de croyance. Narel hésite, puis propose d'aller à gauche. Quitte à être là, autant en apprendre plus. Cillitéhon sourit : les paroles d'une jeune fille en plein Enderinage. Elles s'enfoncent dans l'obscurité, Cillitéhon veillant à signaler chaque aspérité du terrain. --- ## Chapitre 2 — Le labyrinthe des échos *Cillitéhon, Narel* Le réseau souterrain se révèle un véritable labyrinthe. Des couloirs s'entrecroisent dans toutes les directions — gauche, droite, vers le haut, vers le bas. À chaque intersection, Cillitéhon remarque un signe ou un mot gravé dans la pierre, différent à chaque croisement. Elle a une idée : elle dicte chaque inscription à Narel dans l'ordre, et toutes deux récitent la liste entière à chaque nouveau passage — comme un jeu de mémoire pour retrouver leur chemin. Cillitéhon se guide au son, cherchant à se rapprocher du vrombissement, du cœur de la Fosse. Régulièrement, elles traversent de petites grottes aménagées — tables de pierre, chaises de fer, vestiges d'une occupation ancienne. Plus elles descendent, moins il y a de portes, juste des bourses de roche creusées dans le labyrinthe. Au détour d'un couloir, une lumière se projette au sol. Des silhouettes en ombre. Et des voix — pas celles du vrombissement, mais des voix humaines, bien réelles. --- ## Chapitre 3 — Le Grand Œil a faim *Cillitéhon, Narel* Plaquées contre la paroi, les deux femmes écoutent. Dans une petite grotte éclairée par des sphères lumineuses, deux hommes s'affrontent. Le plus jeune — la trentaine, robe rouge couverte de spirales dorées — martèle avec fureur : *« Le Grand Œil a faim ! Nous devons le rassasier ! »* Il accuse l'autre de ne rien faire, de prier et de se lamenter pendant que la Fosse grogne de faim. Sa voix tremble de colère contenue. Le plus âgé — la soixantaine, voûté, sa robe encore plus richement brodée de spirales — résiste calmement. La Fosse n'est pas là pour prendre les vies, insiste-t-il, mais pour les soutenir. L'échange tourne court. Le jeune homme ramasse un sac, promet que « ça ne va pas se passer comme ça », et sort en trombe. Le vieux le regarde partir, puis s'éloigne dans l'autre direction en marmonnant des chants qui ressemblent aux Échos que les filles ont entendus sur la place du marché — la même cadence, la même manière de prononcer. Narel, qui a risqué un œil, reconnaît le jeune homme : c'est l'un des prêtres qui proclamait les Échos sur la place, celui dont la robe était la plus ornée. Quant au plus vieux, elle l'a aperçu de dos, sa sphère lumineuse flottant au-dessus de son épaule. --- ## Chapitre 4 — Père Abîme *Cillitéhon, Narel* Elles rattrapent le vieux prêtre. Il marche lentement, perdu dans ses chants. Quand Cillitéhon l'interpelle d'un « Pardonnez-moi, monsieur », il sursaute violemment, puis les dévisage — ou plutôt, il dévisage Narel. Même quand c'est Cillitéhon qui parle, son regard reste fixé sur la jeune fille. Il évite ostensiblement l'Azir. *« C'est pas un endroit pour les petites filles, ni pour les… »* Il s'interrompt en regardant Cillitéhon, un mouvement de recul instinctif. Narel prend les devants, expliquant leur chute accidentelle pendant le tremblement de terre. Le prêtre est visiblement embêté : il comprend la situation, mais rien n'est simple. Si un prêtre — ou pire, les gardes — les découvre ici, elles pourraient finir dans la Fosse. « Ce serait d'une part un honneur pour vous, ajoute-t-il, mais je ne crois pas que c'est ce que vous souhaitiez. En tout cas, pas maintenant, vous êtes si jeunes. » Il leur propose un plan : descendre le plus profond possible pour se cacher, puis remonter dans trois heures jusqu'à *l'alcôve du lapin* — facile à reconnaître. Quelqu'un leur lancera une échelle de corde. Mais ce service a un prix. Narel fouille sa sacoche et en sort un restant de pain aux céréales — celui que Vespera lui avait préparé. Le vieux prêtre sourit, touché. *« Moitié-moitié »*, propose-t-il, et il range sa part dans sa robe pour « prendre des forces avant les Échos du soir ». Puis il voit les perles. En ouvrant sa bourse pour payer en shins, Cillitéhon a révélé son contenu. Le prêtre change d'attitude instantanément. Il veut savoir d'où elles viennent, soupçonne un vol, un trafic. Cillitéhon tient bon : *« Je n'ai volé personne. »* Elle évoque les Azirs, sa montagne. Le prêtre insiste. Cillitéhon finit par lui tendre une perle. Il l'approche de la sphère lumineuse, la fait tourner entre l'index et le pouce. Et Narel, depuis son angle, voit ce que Cillitéhon, éblouie par la lumière, ne peut pas voir : une larme au coin de l'œil du vieil homme. *« Elles sont parfaites »*, murmure-t-il. Puis, d'un ton changé : *« Avec ça, je peux vous aider à sortir. »* Les perles de Cillitéhon sont vertes. Celles de la Fosse sont bleues. Le prêtre n'en a jamais vu de pareilles, et leur perfection le bouleverse. Il rend les shins à Cillitéhon et garde la perle verte. --- ## Chapitre 5 — Ce que la Fosse sait *Cillitéhon, Narel* Avant de partir, le vieux prêtre répond aux questions de Cillitéhon sur la Fosse et ses Appelés. Les perles locales viennent de l'eau, pas de la terre — une révélation pour l'Azir, habituée à la montagne. Personne ne sait vraiment si c'est la Fosse elle-même qui les produit, ou des créatures des profondeurs. Un seul homme a plongé assez profond pour approcher la vérité : **Maître Korven**, chef des Plongeurs, cinquante ans de métier. Lui seul est revenu de ces abysses. Quant aux Appelés, le prêtre est catégorique : on ne résiste pas à l'Appel de la Fosse. L'Œil ne se trompe jamais. Korven n'a pas *résisté* à l'Appel — il n'a jamais été appelé. Il a sauté de son propre chef, et l'Œil a décidé que ce n'était pas son heure. *« On ne sort jamais de la Fosse. On y finit. Ce n'est pas un point de départ, c'est un point d'arrivée. »* Cillitéhon insiste : si quelqu'un est revenu, c'est que l'Œil peut se tromper ? Non, répond-il sans hésiter. L'Œil ne se trompe pas. Si Korven est revenu, c'est qu'il avait encore des choses à accomplir. Il pose un dernier regard sur la perle verte. *« Il n'y a pas de hasard, finalement. L'Œil veille sur nous. Qui veille sur vous. »* Puis il leur conseille de suivre le son du vrombissement, de ne surtout rien allumer, et de remonter dans trois heures à l'alcôve du lapin. --- ## Chapitre 6 — Frère Flux *Cillitéhon, Narel* Des pas résonnent derrière elles. De la lumière approche — le jeune prêtre furieux est revenu sur ses pas. Narel tire Cillitéhon par la main, mais il est trop tard pour fuir discrètement. Le vieux prêtre tente de s'interposer : *« C'est bon, c'est bon, je n'ai rien, tout va bien. »* Mais Frère Flux ne s'inquiète pas pour lui. Il est accompagné d'un autre jeune prêtre — celui-là même qui avait fait arrêter Vespera à la surface. Il pointe les filles du doigt. *« Mais Père Abîme, vous les connaissez ? Vous savez très bien qu'elles n'ont pas le droit d'être ici ! »* Puis, plus menaçant : *« Vous avez fait votre temps. »* Les sphères lumineuses avancent vers elles. Frère Flux tient à la main une barre de fer de la longueur d'un avant-bras. La poursuite commence. --- ## Chapitre 7 — L'araignée et le kangourou *Cillitéhon, Narel* Elles courent dans le labyrinthe, guidées par la vision nocturne de Cillitéhon, leurs poursuivants à vingt mètres derrière, la lumière de leurs sphères projetant des ombres mouvantes sur les murs. *« Par la gauche ! »* crie l'un des prêtres. Au détour d'un virage, hors de vue des poursuivants pour quelques secondes, Cillitéhon n'hésite pas. Elle attrape Narel sous les bras, la plaque contre elle, et se met à grimper. Ses longs membres s'écartent, ses mains et ses pieds trouvent les aspérités de la roche et les tuyaux qui courent au plafond. La hauteur sous plafond est suffisante — trois mètres — et en quelques instants, l'Azir est collée au plafond comme une araignée, Narel accrochée à son ventre, bras autour du cou, jambes autour des hanches. Vue d'en bas, la scène est cauchemardesque. La tête de Cillitéhon pivote avec une souplesse presque surnaturelle pour surveiller les deux directions. Ses grands yeux globuleux, dilatés dans l'obscurité, brillent faiblement. Les prêtres arrivent en courant. Leurs sphères lumineuses passent en dessous. Frère Flux fait frotter sa barre de fer contre le mur — un son strident, métallique, comme des chaînes traînées sur la pierre. Puis la lumière diminue, s'éloigne, et disparaît dans le couloir. *« On l'a échappé belle »*, souffle Narel. --- ## Chapitre 8 — Sous la peau de l'île *Cillitéhon, Narel* Toujours agrippée au plafond, Cillitéhon longe les tuyaux à quatre pattes, Narel en bébé kangourou sous elle. La course est monstrueuse — cette créature blême aux membres écartés qui file sur les conduits comme un insecte — mais efficace. Elles parcourent ainsi peut-être un kilomètre, descendant toujours, les bruits humains s'estompant progressivement, le vrombissement restant seul, constant, omniprésent. Les tuyaux finissent par bifurquer et s'enfoncer dans la roche. Cillitéhon redescend le long de la paroi et pose Narel au sol. L'humidité a augmenté. Le vrombissement vibre dans la pierre elle-même — mais d'un seul côté du couloir. Quand Cillitéhon effleure la paroi du bout des doigts, la vibration est flagrante. Quand elle plaque sa paume, le contact l'étouffe. Quand elle effleure à peine, chaque frémissement de la roche lui parcourt le corps. Elle goûte la pierre — une habitude d'Azir pour lire son environnement. Et ce qu'elle sent la glace. C'est la même sensation que lors de son Ascension — quand elle avait grimpé au sommet de la montagne, là où tout se révèle. La même énergie, le même grondement sourd dans la matière. Quelque chose de vivant pulse derrière cette paroi. *« Je ne sais pas si c'est une très bonne idée qu'on continue sur ce chemin »*, dit-elle à Narel. --- ## Chapitre 9 — Le langage de la mousse *Cillitéhon, Narel* Narel, elle, ne peut pas voir. Mais elle peut sentir. Le long de la base du mur, ses doigts rencontrent de la mousse — des plantes qu'elle reconnaît à l'odeur et au toucher. Elles poussent vers le haut en formes de larmes inversées, comme si la condensation coulait à l'envers. Des plantes qui exigent obscurité totale et humidité constante : sensibles à la moindre lumière, leurs gouttes inversées s'affaissent et tombent à la première exposition. Ici, les tiges sont parfaitement droites. Personne n'est venu avec une lumière depuis longtemps — peut-être très longtemps. *« C'est les plantes qui te l'ont dit ? »* demande Cillitéhon. *« Oui, la mousse sur le bas des murs. »* Un sourire passe entre elles. *« Moi, je peux entendre parler les cailloux et toi, tu entends parler les plantes »*, dit l'Azir. *« Oui, c'est un peu ça. Et les animaux aussi. Mais on n'en a pas croisé beaucoup ici. »* Narel remarque aussi que la mousse ne pousse que d'un seul côté du couloir — celui qui vibre, celui que Cillitéhon écoute. L'humidité vient de là. Et le vrombissement est plus fort de ce côté. Narel en déduit qu'elles longent le bord même du Puits, juste derrière la paroi. Elles sont au niveau de l'eau. --- ## Chapitre 10 — Le cercle et la lumière *Cillitéhon, Narel* Elles continuent de marcher. Cillitéhon, une main sur la paroi vibrante, l'oreille contre la pierre, avance comme aimantée. Narel suit, identifiant les mousses, les comptant, mémorisant les formes. Un cœur de mousse ici, un nuage un peu plus loin, une touffe qui monte plus haut que les autres… Puis elle comprend. Elle a déjà vu ce cœur. Et ce nuage. Et cette touffe. *« Cilly… On devrait s'éloigner de ce mur. »* *« On tourne en rond. Je reconnais cette mousse. On l'a déjà vue. »* Cillitéhon ne veut pas l'entendre. Elle est pressée, tendue — il faut avancer, le temps passe, Narel la ralentit. L'Azir ne s'est même pas arrêtée pour regarder ce que Narel lui montrait, la main toujours plaquée contre la paroi. Alors Narel détache sa pochette de sa ceinture, la pose au sol, et reprend la main de Cillitéhon. *« D'accord. On fait le tour encore une fois. Si on revoit ma pochette, c'est qu'on a fait le tour complet. C'est qu'il n'y a pas d'issue. »* Elles marchent. Et la pochette réapparaît. Cillitéhon s'arrête enfin. *« Comment ça se fait que ta pochette soit là ? »* Narel ne triomphe pas. Elle constate simplement : il n'y a pas de passage vers l'Œil depuis ces tunnels. La Fosse est scellée derrière la roche, accessible uniquement par le Puits lui-même. --- ## Chapitre 11 — Ce qui brille sous le bandeau *Cillitéhon, Narel* Cillitéhon plaque ses deux paumes et son front contre la paroi vibrante. Elle ferme ses yeux immenses. Et sous le bandeau noué à son bras — celui qui d'habitude couvre ses yeux pour cacher sa nature aux étrangers — des faisceaux lumineux percent le tissu. Sa peau brille. *« Cilly, ta peau, elle… Elle brille ? Est-ce que tu vas bien ? »* Cillitéhon tourne la tête vers son bras avec une vivacité sèche, presque effrayante, ses grands yeux fixés sur la lueur. Elle plaque sa main droite par-dessus pour étouffer la lumière, recule brusquement contre la paroi opposée. Narel ne laisse pas le temps à la panique de s'installer. Elle ramasse sa pochette, prend la main de Cillitéhon et la tire vers le mur sans mousse — le mur qui ne vibre pas, celui qui est loin de la Fosse. Mais quelque chose a changé dans le regard de l'Azir. Quand Narel lui parle, Cillitéhon murmure un prénom qui n'est pas le sien. *« Téja… »* *« Non, non, Cilly. Moi, c'est Narel. C'est pas Téja. C'est Narel. Tu te souviens ? »* Cillitéhon fronce les sourcils, se concentre. Elle sent la petite main de Narel dans la sienne — pas celle de Teja. Pas le même contact. Elle répète, comme un mantra : *c'est Narel, c'est pas Teja, c'est Narel*. Le monde revient. Les voix se taisent. Mais il reste un malaise, une attraction sourde vers la paroi, vers ce qui pulse derrière. --- ## Chapitre 12 — Ce que la Fosse imite *Cillitéhon, Narel* Elles s'assoient dans le noir, adossées au mur sans mousse. La question de Narel tombe, simple et terrible : *« La Fosse, elle imite les voix de tes proches ? Même s'ils sont vivants ? Pour t'attirer au fond ? »* Cillitéhon ne répond pas tout de suite. Ses proches ne sont jamais venus ici. Ils sont de l'autre côté de l'océan, dans leur montagne. Certains sont vivants et vont bien. D'autres ont été « rappelés » par leur propre montagne. Mais aucun n'a le moindre lien avec cette île, cette fosse, cet œil. Et pourtant, la Fosse connaît leurs voix. C'est Narel qui pose le mot sur la chose : la Fosse ne se contente pas d'appeler — elle *imite*. Elle prend la forme de ce qui nous est le plus cher pour nous attirer. Elle utilise l'amour comme un hameçon. Cillitéhon confie qu'elle est tiraillée : elle ne peut pas laisser les voix de son peuple crier au fond du Puits sans rien faire, même en sachant qu'ils n'y sont pas. Et elle veut prouver à Teja qu'elle a tort — que ce qu'elle a vu en elle ne la définit pas. Narel, de son côté, craint le prochain passage près du Puits. Quand viendra le moment de remonter à la surface par l'alcôve du lapin, il faudra de nouveau longer le bord. Et si Cillitéhon se laisse appeler à nouveau ? Elles décident d'attendre là, dans le noir et le vrombissement, que les heures passent. Deux femmes adossées à la pierre froide — l'une qui entend parler les cailloux, l'autre qui entend parler les plantes — liées par une main serrée dans l'obscurité. --- *La Fosse ne dort pas. Elle écoute, elle apprend, et elle murmure avec les voix de ceux qu'on aime. Mais dans les tunnels de Gueule Noire, deux étrangères ont appris à s'écouter l'une l'autre — et c'est peut-être la seule prière qui compte.*