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# Le Chant des Reliques — Saison 2, Épisode 7
## *La Chute*
## Chapitre 1 — Le sol se dérobe
*Cillitéhon, Narel, Vespera*
Le séisme frappe sans prévenir. Ce n'est pas le tangage habituel de Gueule Noire — c'est autre chose. L'île tout entière se soulève d'un coup, comme frappée par en dessous, puis retombe brutalement. Sur le marché du Seuil, les trois femmes qui se tenaient par la main sont projetées au sol. Autour d'elles, les étals explosent, les poteries éclatent, un étal de poissons se renverse. Des poutres d'acier se détachent d'un auvent et s'écrasent à quelques pas, coinçant un malheureux en dessous. Un chariot glisse dangereusement vers le bord. Les cris fusent de toutes parts.
Vespera réagit d'instinct : elle se jette au-dessus de Narel pour la couvrir de son corps, les yeux écarquillés, incapable de formuler une réponse quand la jeune fille lui demande ce qui se passe. Elle est submergée par l'événement, trop occupée à analyser la situation pour entendre quoi que ce soit.
Cillitéhon, elle, plaque ses mains au sol. Sous ses paumes, la pierre vibre profondément — une vibration qui vient des entrailles mêmes de l'île. Elle reconnaît cette colère. C'est la même que celle de sa montagne, chez elle. Une sueur froide glaciale lui coule dans le dos. Pendant un instant, elle entend les cris de gens qu'elle a perdus, comme un écho.
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## Chapitre 2 — Le silence
*Cillitéhon, Narel, Vespera*
Puis tout s'arrête. D'un coup.
Le silence tombe sur Gueule Noire — un silence que personne n'a jamais connu. Le vrombissement, cette bande-son perpétuelle de l'île, celui qu'aucun habitant vivant n'a jamais cessé d'entendre, s'est tu. Plus un bruit. Plus une vague. Plus un souffle de vent. Rien.
Les cris cessent un à un. La foule se fige dans une stupeur collective. Une femme enceinte se bouche les oreilles comme si ce silence lui faisait mal. Un enfant se met à pleurer — le seul son dans ce vide absolu. Dix secondes passent. Vingt. Personne n'ose bouger.
Puis le vrombissement revient. D'abord un souffle, puis un grondement, et enfin le bourdonnement familier. Un soupir collectif parcourt la foule. Au loin, des rires nerveux éclatent. Le prophète en robe rouge que les trois femmes ont croisé lors des Échos tombe à genoux, lève les mains vers le ciel et embrasse le sol.
Mais Cillitéhon remarque quelque chose. Le son n'est pas tout à fait le même. Un demi-ton plus bas. Pour elle, dont l'ouïe fine perçoit les nuances que d'autres ignorent, c'est évident. La voix de l'île a changé.
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## Chapitre 3 — L'Appel
*Cillitéhon, Narel, Vespera*
Cillitéhon a besoin de comprendre. Elle se dirige vers le Puits. Narel tente de la retenir — elle se souvient trop bien de la dernière fois où l'Azir s'est approchée du gouffre. « Tu restes du bon côté de la barrière ! » Cillitéhon promet.
Vespera l'accompagne à contrecœur, testant chaque pas du pied avant de s'y engager, vérifiant que le sol ne va pas s'effondrer. En approchant, les deux femmes remarquent que les alcôves creusées dans les parois du Puits ont bougé — le séisme a déplacé des blocs entiers. Les textes gravés à l'intérieur ne sont plus les mêmes. Et surtout, elles aperçoivent une ombre : une silhouette encapuchonnée, dans l'une des alcôves, en train d'écrire quelque chose sur les parois. La silhouette disparaît dans les profondeurs avant qu'elles ne puissent l'identifier.
Puis le Puits appelle.
Les voix reviennent, plus puissantes que jamais. Dans sa langue, Cillitéhon entend des gens qu'elle connaît — ils apparaissent dans une brume qui se précise, tendant les mains vers elle, pleurant, se griffant le visage. *« Aide-nous ! Tout va s'écrouler ! »* Elle sent des mains agrippant les pans de sa tenue, la tirant physiquement vers le bord.
Vespera reconnaît les signes. Ce regard fixe, cette main qui se tend vers le vide — elle sait ce que ça signifie. Elle attrape Cillitéhon par le bras, tire. « Cilly, viens, on y va, Narel nous attend. » Mais elle sait aussi qu'elle n'y arrivera pas. Elle a déjà vu des Appelés.
Cillitéhon ne voit pas Vespera. À sa place, elle voit Teja qui lui tient le bras. Deux larmes coulent sous son bandeau, traçant des sillons de rouille sur sa peau translucide. « Dis-moi ce que tu as vu », murmure-t-elle à la vision. « Par pitié, dis-moi ce que tu as vu. »
Teja fait un lent signe de tête négatif, au ralenti, et la repousse de l'épaule. Mais derrière Cillitéhon, les mains continuent de tirer. *On compte sur toi.*
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## Chapitre 4 — La cascade
_Cillitéhon, Narel, Vespera_
Narel rejoint Vespera pour tenter d'arracher Cillitéhon au bord. Elle attrape l'Azir par son autre bras. Mais dans la vision de Cillitéhon, c'est **Pontéo** qui apparaît à la place de la jeune fille. Pontéo la regarde avec ce regard calme et curieux qui la caractérise.
Puis le séisme achève son œuvre. Les pierres fragilisées autour du Puits cèdent sous les pieds de Narel. La barrière ne tient pas. Elle bascule dans le vide, se rattrapant désespérément au bras de Cillitéhon. Pour l'Azir, c'est Pontéo qui chute — Pontéo qui gesticule des bras, qui la regarde, les gens en contrebas qui s'écartent et la laissent tomber, l'Œil de la Fosse tournoyant derrière elle avec ses éclairs.
C'est insupportable. Laisser tomber Pontéo serait le plus grand échec depuis son Ascension. Alors Cillitéhon griffe la main de Vespera pour qu'elle la lâche, et se jette dans le vide.
Vespera, qui tenait les deux femmes, sent ses doigts glisser. D'une main, elle s'agrippe aux pierres du rebord. De l'autre, elle tient Cillitéhon qui tient Narel — mais la chaîne se brise.
**Narel** se balance au bout du bras de Cillitéhon. Dix mètres plus bas, une alcôve. Elle calcule l'angle, prend son élan avec un mouvement de balancier — la Danse des Cimes, cet instinct des hauteurs qui coule dans ses veines depuis l'enfance — et lâche prise. Le choc est brutal. Elle roule à l'intérieur de l'alcôve, sa jambe reprend un coup à l'endroit déjà blessé, mais elle est entière, vivante, le cœur battant à cent à l'heure.
**Cillitéhon** n'a pas cette chance. Elle chute, ses voiles prenant l'air, le regard fixé vers le bas où Pontéo continue de tomber. Mais au dernier moment, quelque chose l'arrête — la silhouette encapuchonnée, celle qui écrivait dans les alcôves, surgit de nulle part. La figure attrape une barre de fer articulée qui pivote vers l'extérieur, se donne de l'allonge, et saisit le bras de Cillitéhon au vol. Le choc contre la paroi est violent. Mais la poigne tient. L'inconnu tire, change de main, tire encore, et ramène finalement l'Azir sur le rebord de l'alcôve. Un regard intense vers Narel qui s'est précipitée pour aider — un regard qu'on ne peut déchiffrer dans l'ombre de la capuche — puis la silhouette disparaît en courant dans les couloirs.
**Vespera** ne voit rien de tout cela. Elle refuse de regarder. Le front contre la pierre, le dos voûté, elle se frappe la tête trois fois contre le sol, à s'en faire saigner. Puis elle se hisse sur le rebord, seule, et part sans se retourner. Dans son esprit, elle n'a pas réussi. Narel est tombée. Cillitéhon est tombée. Et c'est sa faute.
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## Chapitre 5 — Les yeux de lune
*Cillitéhon, Narel*
Dans l'alcôve, Narel se précipite vers Cillitéhon. Pour la première fois, elle voit ses yeux. Le bandeau s'est détaché dans la chute — Narel le tient encore, serré dans sa main.
Deux grandes billes laiteuses, translucides, presque sans pupilles. Deux sphères blanches fixes, striées de larmes. Le visage ensanglanté — arcade ouverte, front entaillé par le choc contre la paroi.
Narel n'a pas peur. Ce qu'elle voit, ce sont deux lunes. L'éclat blanc des lunes de chez elle, dans un ciel qu'elle n'a pas revu depuis son départ. Elle enlace Cillitéhon et la serre fort, la tête enfouie dans son cou, les larmes de soulagement coulant sur ses joues.
Cillitéhon reçoit l'étreinte comme une onde de choc. Elle ne se souvient pas de la dernière fois que quelqu'un l'a serrée ainsi. Sa main se pose dans les cheveux de Narel, l'autre dans son dos — pas une prison, un contact doux. « Je suis désolée, Narel. Je t'ai menti. Je n'ai pas réussi à éviter le puits. »
Narel renifle, les yeux bouffis. « C'est pas grave. T'as plus le droit de t'approcher des puits ! Mais t'es toujours vivante. » Puis elle lui tend le bandeau.
Avant de s'engager dans les tunnels, Cillitéhon s'agenouille pour se mettre à hauteur de Narel. Son ton est grave. « Si jamais tu m'entends t'appeler Pontéo, fais tout ce qui est possible pour me ramener à moi. Tous les moyens. Si je t'appelle Pontéo, c'est que je ne te vois plus comme tu es, Narel. Et comme tu l'as vu aujourd'hui, ça peut me coûter très cher. »
Narel serre sa main avec détermination. « Ce sera notre mot de passe secret. Si tu m'appelles Pontéo, c'est que le puits veut te manger. Alors je vais l'en empêcher. »
Cillitéhon sourit, mais Narel peut voir la tristesse dans ses deux grands yeux globuleux. Elle noue le bandeau à sa taille au lieu de le remettre sur ses yeux, et elles s'engagent main dans la main dans les tunnels.
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## Chapitre 6 — Le soupir de la Fosse
*Vespera*
En remontant sur le marché dévasté, Vespera s'immobilise. Les gardes affluent en nombre, les Fondeurs s'affairent aux réparations, les prêtres sortent du temple pour porter secours. Tout cela glisse sur elle sans l'atteindre. Elle ne voit que le Puits.
Elle a tout raté. Pas réussi à les tenir, pas réussi à les protéger. La spirale de ses pensées l'aspire : elle aurait pu faire plus, elle peut *toujours* faire plus. Et si c'était aujourd'hui qu'elle était Appelée ? Elle commence à avancer vers le Puits, lentement, en laissant ses regrets derrière elle un à un, comme une pénitence.
Mais une voix aiguë perce le vrombissement. Petite, lointaine, portée par les vents qui remontent du gouffre. « VESPERA ! » Narel, accrochée au garde-fou articulé de l'alcôve, lui fait de grands signes de la main.
Vespera s'arrête net. Ce n'est pas un appel vers le vide. C'est un appel vers la vie. Elle comprend, et quelque chose se brise dans sa torpeur. Mais une autre chose la frappe, quelque chose que Narel ne peut pas savoir : après la chute de Cillitéhon, le vrombissement n'a pas changé. La Fosse ne s'est pas nourrie. Elle n'a pas fait ce bruit caractéristique qu'elle produit quand elle avale quelqu'un. Comme si Cillitéhon lui avait été refusée.
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## Chapitre 7 — Arrêtée
*Vespera*
Vespera court vers le temple. Si Narel est dans l'alcôve, il faut passer par les souterrains pour la rejoindre. Mais un prêtre la repère et pointe le doigt vers elle. Deux gardes du Seuil lui barrent la route.
« Vous êtes interdite de cette zone, madame. »
Elle tente de s'expliquer — une gamine est bloquée dans l'alcôve, il faut aller la chercher. Les gardes ne veulent rien entendre. Le prêtre s'approche, un sourire en coin. « On vous avait pourtant prévenue. Vous avez franchi la limite. Vous savez ce qui se passe. »
Vespera tente de se faufiler. Lance braquée, clé de bras, menottes d'acier. On la traîne à l'intérieur du temple, mains dans le dos. Dans un couloir, elle croise **Fulguraxx**. Le vieux cyborg la toise, son visage mi-chair mi-mécanique penché vers le sien.
« Tu m'as baratiné. Depuis combien de temps tu me baratines ? Et ce Kev qui gravite autour de moi... »
Vespera tente de maintenir sa couverture, mais Fulguraxx n'est pas dupe. Il approche son visage du sien, fixe son œil rouge. « Quand tu m'auras dit la vérité, peut-être que je pourrai t'aider. Sinon, tu diras bonjour à la Fosse de ma part. »
Il part. Le prêtre la fait jeter dans une cellule de prière — table de pierre scellée au sol, chaise de fer, porte d'acier avec clapet. Le garde lui retire les menottes, la pousse à l'intérieur et verrouille.
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## Chapitre 8 — Les entrailles
*Cillitéhon, Narel, Vespera*
Vespera ne reste pas longtemps prisonnière. La grille de ventilation, à hauteur d'épaule, lui offre une issue. Avec ses outils de poche, elle démonte les vis, arrête l'hélice entraînée par le courant d'eau, et se glisse dans le conduit étroit, son sac attaché à la cheville par sa ceinture. Elle rampe dans le noir, la tête douloureuse, le sang séché sur le visage. Un angle exigu, oppressant. Une seconde hélice, qu'elle démonte aussi. Puis un couloir de pierre. Elle n'a aucune idée d'où elle se trouve — les Fondeurs sont toujours affectés aux mêmes zones, et personne n'a jamais une vue d'ensemble du réseau souterrain. Elle avance à tâtons dans l'obscurité totale, les mains glissant sur la pierre humide.
Sous ses doigts, elle sent des mots. Des lettres dans la pierre, qui semblent s'être formées naturellement — pas gravées par un outil, sculptées par l'érosion, par l'eau et le vent. Des mots qu'elle a entendus toute sa vie à Gueule Noire, comme si la pierre les lui murmurait. Pour la première fois, elle a le sentiment de rencontrer véritablement son île.
De l'autre côté du labyrinthe, Cillitéhon guide Narel par la main dans l'obscurité. Ses yeux de troglodyte percent la pénombre là où ceux de Narel ne voient rien. Les murs du couloir sont couverts d'inscriptions — pas des gravures, mais des lettres formées dans la roche elle-même, comme si la pierre avait pris la forme des mots. Parmi les phrases, l'une attire l'attention de Cillitéhon : *« Un cœur bat plus lentement, comptez les battements. »*
Narel reconnaît ces mots — c'est ce que disait l'Écho, la prophétie prononcée par les prêtres sur le marché. Mais personne d'autre, ni sur l'île ni chez elle, ne les avait prononcés avant.
Les deux groupes avancent séparément dans les tunnels, sans savoir que le labyrinthe les rapproche.
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*Le vrombissement a changé de voix. L'île saigne. Et dans ses entrailles de pierre, trois femmes avancent à tâtons vers une vérité que personne n'a encore osé formuler.*