[[S02E03 - L'Épreuve du Bord|Épisode Précédent]] - [[S02E05 - Plans Foireux|Épisode Suivant >]] # Le Chant des Reliques — Saison 2, Épisode 4 ## *L'Appel du Vide* ## Chapitre 1 — Une Nuit sur Gueule Noire *Cillitéhon, Narel* La lumière de la lune entre par les fenêtres de l'auberge privilégiée où les deux voyageuses ont trouvé refuge. Leurs chambres séparées sont reliées par une porte mitoyenne et donnent sur un petit balcon arrondi qui surplombe le Puits. Narel s'élance sur son lit avec l'enthousiasme d'une enfant, bondissant sur le matelas avant de se laisser tomber. Elle contemple le plafond, savourant ce moment de répit. Elle a survécu. Elle se rapproche des pas de son frère. Et surtout, elle s'est fait de nouveaux amis. Une bonne journée, décidément. De l'autre côté de la porte, Cillitéhon procède avec une méticulosité toute différente. Elle souffle chaque bougie, ferme les rideaux, roule le tapis et le pousse contre le mur. Puis elle retire son grand bandeau, le pose au pied du lit, et se glisse *sous* celui-ci — contre la pierre froide du sol. Elle rabat les bords de la couverture pour créer un cocon d'obscurité. Pour la première fois depuis son départ, l'émissaire Azir ouvre les yeux dans le noir. Cet espace restreint, cette fraîcheur minérale, cette absence de lumière — voilà qui ressemble enfin à la maison. Le sommeil l'emporte, malgré les échos de sa conversation avec le Maître Ingénieur qui résonnent encore dans son esprit. --- ## Chapitre 2 — Les Voix du Puits *Cillitéhon* Le rêve commence sur la grande place. Cillitéhon marche sur les pavés, baignée dans une lumière lunaire irréelle. Le froid l'enveloppe, presque palpable. Et toujours, ce vrombissement qui berce et qui cherche, qui appelle quelque chose en elle. Elle s'approche du Puits. La barrière est sommaire, presque dérisoire. En contrebas, elle distingue les alcôves creusées dans la pierre, les tuyaux d'où l'eau s'écoule, la brume qui monte du tourbillon. Et puis elle entend autre chose — des voix, distinctes cette fois, qui émergent du vrombissement. Elle pose les mains sur le rebord. Elle se penche. Ce qu'elle voit lui glace le sang. Au fond du Puits, entassés les uns contre les autres comme dans un cornet de chair suppliante, des gens de son peuple tendent les mains vers elle. Des Azirs — des dizaines, peut-être des centaines — qui pleurent, qui grattent la pierre, qui implorent. Elle reconnaît des visages. Sa famille. Son peuple. Tous compressés dans cet abîme, tous la regardant avec des yeux désespérés. Tous, sauf une. Une seule personne se tient droite parmi la masse. Elle ne pleure pas. Son regard est dur, son geste sans équivoque : un mouvement de la main qui signifie *casse-toi*. Un rejet pur, presque méprisant. Cillitéhon reconnaît parfaitement ce visage. « Qu'est-ce que je peux faire pour vous aider ? » crie-t-elle vers le fond. « Dites-moi ce que je peux faire pour vous sortir de là ! » Les voix se mêlent en une plainte indistincte. Elle se tourne vers les passants sur la place, les interpelle, supplie qu'on lui apporte une corde, une échelle. Mais chaque personne qu'elle approche la regarde avec tristesse avant de fuir dans les ruelles. Alors elle retourne au Puits. Elle enjambe le rebord. --- ## Chapitre 3 — Le Sauvetage *Cillitéhon, Narel* Narel ne trouve pas le sommeil. Ce vrombissement constant, ce son grave et vibrant qui fait trembler l'air lui-même — elle n'est pas habituée. Elle se lève, tend l'oreille. Le bruit semble venir du Puits, juste en face de leur logement. C'est alors qu'elle la voit. Cillitéhon se tient au bord du Puits, silhouette pâle dans la lumière de la lune. Mais ce n'est pas une contemplation paisible — l'Azir est en train de descendre dans le vide. Narel se précipite. Elle passe le balcon, court vers le Puits, enjambe la barrière pour se retrouver à côté de son amie. « Cilly ? Cilly, fais attention, c'est dangereux, tu vas tomber ! » Pas de réponse. Le regard de Cillitéhon est ailleurs, perdu dans des profondeurs que Narel ne peut voir. En contrebas, le tourbillon gronde, des éclairs fugaces illuminent les eaux tourmentées, les embruns font flotter leurs cheveux. « S'il vous plaît, aidez-moi ! » crie Narel aux passants. « Elle risque de tomber ! » Les habitants de Gueule Noire la regardent, puis poursuivent leur chemin d'un pas nonchalant. Comme si ce n'était qu'un jeudi ordinaire. Narel ancre ses pieds dans le sol, passe ses bras entre les barreaux de la barrière et agrippe Cillitéhon. L'émissaire, les deux pieds contre la paroi intérieure, une main accrochée au rebord, l'autre tendue vers le vide, ses rubans flottant dans le courant d'air ascendant. « Je vais trouver une solution, je vais vous sortir de là ! » murmure Cillitéhon vers l'abîme. Et soudain, au moment où sa main allait toucher quelque chose d'invisible, tout disparaît. La masse de visages suppliants se dissout en fumée. Il ne reste que le tourbillon, l'œil noir de la Fosse, et le vrombissement éternel. Cillitéhon cligne des yeux. « Pontéo... vous êtes où... » Puis son regard croise celui de Narel, et elle revient enfin. --- ## Chapitre 4 — Réveil *Cillitéhon, Narel* Cillitéhon pousse sur ses pieds, passe par-dessus le rebord dans un mouvement athlétique, et atterrit du bon côté de la barrière. Son bras est toujours dans les mains de Narel. Elle met un genou à terre. « Excuse-moi, Narel. J'ai dû t'inquiéter beaucoup. » « Oui, j'étais inquiète. Qu'est-ce que tu voyais là-dedans ? » Cillitéhon hésite. Dans sa vision fugace des alcôves, elle a pu lire une inscription gravée dans la pierre, dans une langue savante : *« et tout s'effondrera. »* « Tu as raison, » dit-elle finalement. « J'ai dû faire un mauvais rêve. Un peu trop réaliste. Ce puits m'a beaucoup tourmentée avant d'aller dormir. » Narel hoche la tête. « C'est le bruit. Le vrombissement constant. J'ai pas l'habitude de dormir dans un endroit aussi bruyant. » « Quel bruit ? » La question surprend Narel. « Le vrombissement constant. Cette espèce d'impression qu'il y a une machine ou quelque chose dans le fond. » Cillitéhon acquiesce lentement. Pour elle, ce son est presque... apaisant. Mais elle garde cette pensée pour elle-même. « On devrait retourner se coucher. Demain, une grande journée nous attend. » --- ## Chapitre 5 — Le Cyclope *Cillitéhon, Narel, Vespera* Une voix les fait sursauter. « Eh bien, j'ai bien cru que vous alliez sauter pendant 30 secondes. » Une femme s'approche — grande, borgne, un œil artificiel qui pulse d'une lueur rouge. Une cigarette au bec, une démarche confiante. Derrière elle, un gamin la suit comme son ombre. Narel la reconnaît immédiatement. « Oh ! Le Cyclope ! T'es là ! » Vespera esquisse un sourire et lui frotte la tête comme elle le faisait pour Hob. « T'es la petite copine de Hobbes, toi. Je te reconnais. » « Je suis son amie ! Mais qu'est-ce que tu fais ici ? » « Je passais dans le coin, j'ai affaire. » Son regard se pose sur Cillitéhon, se durcit légèrement. « Mais c'est de vous, Madame. Si je m'abuse, vous vouliez sauter dans le fond ? » Cillitéhon sourit poliment. « J'ai fait un mauvais rêve. Un peu trop réaliste. » « Mais enfin, c'est plus un mauvais rêve à ce stade-là. Fermez-vous dans votre chambre. » L'émissaire s'incline légèrement. « Est-ce que vous vivez ici, Madame ? » « J'aurais aimé pouvoir dire le contraire. » « Pourriez-vous me raconter l'histoire de ce puits ? » Le regard de Vespera se fait tranchant. « Vous savez, ici, Madame, la curiosité est un vilain défaut. Vous ne devriez pas poser trop de questions ou vous intéresser à trop de choses dans le coin. C'est un conseil que je peux vous donner. Si vous avez des questions, gardez-les. » Un silence. Cillitéhon perçoit quelque chose derrière la mise en garde — pas de la menace, mais de l'inquiétude. « Et parce que toi, tu sais ce qu'il y a au fond de ce puits ? » lance Narel avec sa candeur habituelle. Vespera lui adresse un grand sourire. « Un énorme calamar plein de tentacules. Qui va venir te manger cette nuit si tu vas pas te coucher. » « J'ai presque envie de le voir ! Tu crois qu'il pourrait devenir mon copain ? Je pourrais traverser la mer sur son dos ! » Vespera lui frotte à nouveau la tête, et Narel tend le cou comme un petit chat qui réclame des gratouilles. Puis, soudainement : « Bon, moi, je vais sagement aller me coucher. Bonne nuit ! » Une fois l'adolescente partie, Vespera se tourne vers Cillitéhon. Son ton change. « Il vous a appelée ? » L'émissaire reste silencieuse. « Ne soyez pas tentée. Fermez bien votre porte cette nuit. Et prenez soin de la petite, c'est une bonne gamine. » Cillitéhon s'incline profondément. « Merci. J'y veillerai, Madame. » Vespera lui rend le geste — étonnamment bien exécuté. Puis elles se séparent. --- ## Chapitre 6 — Surveillance *Vespera* De l'autre côté du Puits, Kev attendait, agrippé à la barrière comme s'il risquait lui-même de tomber. « T'as vu tout ce qui s'est passé ? » demande Vespera en lui mettant un coup dans l'épaule. « Ouais, moi j'ai cru qu'elle allait sauter. C'est très bizarre. J'ai jamais vu une appelée qui sautait pas. » « Moi non plus. T'en parles à personne, compris ? » « Mais... c'est quand même bizarre, non ? » « Oui, c'est bizarre. Mais t'en parles pas. Tu fais genre t'as rien vu. Elle a la gamine avec elle, et c'est une bonne gamine. Ça me ferait chier qu'ils aient des ennuis. » Kev hésite, puis lâche : « Au fait... je sais que je devrais pas te le dire, mais... je sais pas lequel des deux me fait plus peur. Entre toi et Fulguraax. » Vespera hausse un sourcil. « En fait, Fulguraax pose plein de questions sur ton emploi du temps. Il demande ce que tu fais, où tu vas. Ça fait quelques jours. Moi, j'suis pas très à l'aise avec ça. Mais j'vais pas lui dire d'arrêter. En même temps, j'ai l'impression que si je lui réponds pas, j'vais avoir des ennuis. Mais si je lui réponds, j'ai aussi l'impression que j'vais avoir des ennuis. » Vespera encaisse l'information sans broncher. « Continue à lui répondre. Continue à lui faire un rapport. À chaque fois qu'il te demande où on va, ce que je fais, tu lui dis, ok ? » « Mais c'est... c'est ok ? » « Oui. Je préfère que tu lui dises plutôt qu'il t'arrive quelque chose. Pour ce genre de situation, s'il y a bien quelqu'un à craindre, c'est lui. » --- ## Chapitre 7 — Réparations Suspectes *Vespera* Ils retournent vers la Tour du Seuil. Les gardes les laissent passer sans difficulté. À l'intérieur, les murs luisent d'une lumière qui semble émaner de la pierre elle-même. Un adepte en robe blanche ornée de spirales les accueille et les guide vers les sous-sols. Vespera connaît le chemin. On lui a demandé de réparer des canalisations d'aération — sans ventilation dans les Entrailles, les visiteurs imprudents qui s'y aventurent finissent par y mourir. Elle traverse des salles remplies de vêtements rituels suspendus, d'objets de prière alignés sur des tables. Ici, on vénère la Fosse. « Putain, c'est des adeptes, une vraie secte, » marmonne-t-elle à Kev une fois l'accompagnateur remonté. « Un jour, ils vont tous nous bouffer. » « C'est important d'honorer la Fosse, » répond Kev avec un sérieux surprenant. « Ma mère m'a toujours dit : attention à nourrir la Fosse, sinon c'est toi qui la nourriras. » « Je pense qu'on finira tous par la nourrir. » « J'suis pas pressé. » Ils travaillent en silence, des gestes répétitifs mille fois accomplis. Mais quelque chose attire l'attention de Vespera. Ce n'est pas une panne ordinaire. Le mécanisme a été démonté puis mal remonté — volontairement. Il manque des ressorts, des pièces ont été inversées. Quelqu'un est passé par là. Et ce quelqu'un voulait que ça ne fonctionne plus. En fouillant les environs, elle trouve quelque chose au sol. Un objet qui n'a rien à faire là. --- ## Chapitre 8 — L'Escapade Nocturne *Narel* Une fois Cillitéhon installée sous son lit — Narel a vérifié qu'elle était bien bordée, ou du moins bien cachée —, l'adolescente retourne dans sa propre chambre. Elle attend que le silence s'installe de l'autre côté de la porte mitoyenne. Puis elle se glisse sur le balcon. La hauteur ne l'effraie pas. Ses doigts agiles trouvent les prises entre les pierres, et elle descend jusqu'à la terre ferme avec l'aisance d'un écureuil. Elle repère son chemin grâce aux bâtiments qu'elle a mémorisés dans la journée. Plus on s'éloigne du centre, plus l'île tangue — c'est un repère utile. Elle finit par retrouver la place où elle avait quitté Hob. Le garçon est là, avec sa bande. Son sourire s'illumine quand il la voit. « Content de te voir, Narel ! » « Contente aussi ! Alors, c'est quoi le plan ? » « On va récupérer des plans. C'est important pour le commanditaire. Tu me suis, tu fais ce que tu sais bien faire, et on récupère ce qu'on a à récupérer. » Il lui tend une cagoule de cuir. Elle l'enfile à l'envers d'abord, la retourne, tasse sa tignasse dedans. « Prête ! » --- ## Chapitre 9 — Dans les Entrailles *Narel* Hob soulève une plaque de fer sur le sol — déjà déboulonnée. Un par un, ils sautent dans l'obscurité. Le tunnel est étroit. Les grands rampent à quatre pattes, mais Narel et Hob peuvent avancer simplement courbés. Le vrombissement est partout, accompagné d'un courant d'air puissant. Cela rappelle à Narel le Puits, et elle hésite un instant avant de continuer. Ils se faufilent dans un labyrinthe de conduits. À un moment, des voix approchent — des gens bourrés, au croisement d'un couloir. « Merde, » souffle Hob. Narel repère des bouches d'aération en hauteur. Elle grimpe la paroi de pierre, se hisse dans un conduit. Les autres font de même. Mais dans sa précipitation, quelque chose se détache de son cou. Son médaillon. Celui d'Aaron. Elle le regarde tomber, entend le petit bruit qu'il fait en touchant le sol. Les voix se rapprochent. Le cœur serré, elle referme la grille sur elle. *Je reviendrai le chercher.* --- ## Chapitre 10 — Les Trois Cheminées *Narel* Ils émergent dans un dock souterrain, escaladent des plateformes, bondissent de caisse en caisse comme des singes. Hob se retourne régulièrement pour vérifier qu'elle suit, son sourire plus large que jamais. Ils atteignent les toits. Une planche de bois relie deux bâtiments — huit mètres de longueur, et elle plie légèrement sous le poids. Narel traverse en courant, sans hésiter. Puis vient un saut. Hob prend son élan, s'envole, atterrit en roulant sur le toit suivant. Narel recule de quelques pas, sautille pour se donner de l'inertie, court, bondit— Elle flotte un instant dans le vide. Elle atterrit, roule, se relève les bras levés. Hob tape des mains, ravi. Il lui tend son poing fermé. Elle comprend le geste, ferme le sien, frappe. « Ça manque d'énergie, ça ! Allez, vas-y, on est fiers ! » Elle frappe plus fort. Ça fait mal aux doigts, mais ça le rend heureux. Ils arrivent devant trois cheminées industrielles. La centrale, plus haute que les autres, brille sous la lune — des fougères argentées d'un bleu métallique poussent le long de sa paroi. « Waouh, » souffle Narel. « C'est la première fois que je vois un truc pareil. » Un des grands s'avance, un sourire carnassier aux lèvres. « Le baptême de la nouvelle était un peu rapide la dernière fois. On peut s'amuser un peu. » Hob ne rit plus. « Tu veux vraiment être de l'île ? » lance l'autre grand. « Pas n'importe qui peut venir avec nous. Traverse les fleurs. » Narel regarde les plantes argentées, puis les garçons. Elle bombe le torse, leur tourne le dos, et avance. --- ## Chapitre 11 — Feuilles d'Acier *Narel* Au moment où elle touche la première tige, la plante se met à vibrer au rythme du vrombissement de l'île. Les feuilles s'agitent dans tous les sens — et l'une d'elles lui tranche la peau. Narel comprend trop tard. Ces fougères sont un mélange de végétal et de métal. Souples comme des plantes, tranchantes comme des lames. Elle n'a pas le temps de reculer. Le buisson se referme sur elle. Elle grimpe, s'agrippe aux tiges, ignore la douleur. Les feuilles cisaillent ses bras, ses jambes, son mollet. Le sang coule. Mais elle ne s'arrête pas. Elle émerge au sommet, debout sur la cheminée. Elle se retourne vers les garçons et croise les bras dans un geste qui, chez les Enderiens, signifie clairement *allez vous faire foutre*. Hob tape des mains si fort qu'il en oublie la discrétion. Au sommet de la cheminée, le vent souffle, et l'île entière s'étend sous leurs pieds. L'océan à perte de vue. Les lumières des docks. Le Puits au centre, trou noir cerné de brume. « Ça, c'est cool ! » lance Narel à Hob. « Par contre, vos plantes, je les aime pas ! » --- ## Chapitre 12 — Le Bureau de Fulguraax *Narel* Ils descendent dans la cheminée et arrivent dans une forge. Le feu brûle, les soufflets s'activent au rythme des courants d'eau, le métal chante. Ils se faufilent entre les machines, évitent les bruits, les ombres, les regards. Ils atteignent un bureau. Une grande table centrale, des armoires, des plans étalés sur la surface. Des bouteilles d'alcool vides traînent dans les coins. « Eh, c'est ça qu'on doit récupérer ? » chuchote Narel. Les grands commencent à rouler les documents. Hob surveille l'entrée. Et soudain, son visage se décompose. « Merde ! Merde les gars ! Le Cyclope ! » Vespera. --- ## Chapitre 13 — Cache-cache *Narel, Vespera* Tout le monde se précipite pour se cacher. Les grands disparaissent dans les placards. L'un d'eux se fourre sous un tas de vêtements. Narel plonge sous la table. Elle réalise trop tard que c'est une table ronde à pied central — si quelqu'un regarde en dessous, elle sera visible. Elle lève la tête, aperçoit des traverses métalliques sous le plateau. Elle s'y agrippe, hisse son corps contre le bois, passe ses pieds dans les barres de support. Son mollet ensanglanté frotte contre le pied de la table, laissant une traînée rouge jusqu'au sol. La porte s'ouvre en fracas. --- ## Chapitre 14 — L'Œil qui Pulse *Vespera, Narel* Vespera entre, tape sur l'orbe pour l'allumer. La pièce s'illumine. « Après, ça se trouve, on va en tirer un petit pactole de ce médaillon que j'ai trouvé, » dit-elle à Kev. « Promis, je partagerai avec toi. » « C'est toi qui l'as vu. Ça a l'air d'être de la pierre précieuse. Je suis sûr que ça vaut une fortune, plus qu'une perle. » Vespera fait le tour de la table. Elle remarque immédiatement : les plans ne sont plus là. Ces fameux plans sur lesquels Fulguraax travaille depuis des semaines. Elle s'arrête. Il y a du sang par terre. Elle s'approche du placard. La porte s'ouvre d'un coup — un adolescent jaillit, lui rentre dedans. Vespera ne bronche pas. Elle l'attrape par la gorge, le retourne, le plaque sur la table avec une violence qui fait trembler tout le meuble. Sous le plateau, Narel sent la secousse. Ses bras fatigués, son mollet en feu, sa prise qui glisse— Elle tombe. Mais le bruit de sa chute est couvert par le second coup que Vespera assène au garçon. --- ## Chapitre 15 — Interrogatoire *Vespera, Narel* Narel reste pétrifiée au sol, cachée derrière le pied de la table. Elle coupe sa respiration. Sa cagoule, l'obscurité relative — elle peut se fondre dans le décor. Méthode de l'opossum : faire le mort. Depuis sa position, elle aperçoit l'autre garçon, enfoui sous un tas de vêtements dans le placard. Il la voit aussi. Il pose un doigt sur ses lèvres. *Chut.* Vespera arrache la cagoule de son prisonnier. Elle le reconnaît — un gars de la bande de Hob. « Qu'est-ce que tu fais là ? » « Lâche-moi ! » Elle lui cogne la tête contre la table. « T'étais tout seul ? Ou y'a le restant de la bande ? » « Ils se sont barrés quand ils t'ont vue arriver. J'ai pas eu le temps de sortir. » « T'es venu chercher quoi ? » « Ça te regarde pas ! » Nouveau coup. « Aïe ! Y'a de l'alcool ! On n'a plus rien nous, et on sait que Fulguraax picole comme un malade ! » Vespera fait signe à Kev. « Fouille-le. » Le garçon n'a qu'un petit couteau et un tournevis. Pas une arme de combat. Des outils de voleur. « C'est juste pour s'amuser, » plaide-t-il. « On voulait prendre une bouteille ou deux. On les rendra si c'est que ça. » Son œil rouge pulse, crépite. La fatigue, la colère, quelque chose d'autre. « Tu te rends compte que tu viens ici avec une cagoule ? » « Bah oui, si les Fondeurs nous trouvent, t'imagines un peu... » « Mais vous savez très bien que si vous m'aviez demandé, je vous aurais filé une bouteille ou deux. » « Bah non. » « Bah non, » répète Vespera, amère. « Dégage. Dégage de là avant que je le dise à Fulguraax. » « Non, Vespera, s'il te plaît, rien— » « DÉGAGE ! Et je veux plus te voir. » Le garçon ouvre grand la porte, puis s'arrête. « Justement... j'aimerais te demander quelque chose. » « Dis-moi. Mais fais pas ça ! » « Pas devant lui. » Il regarde Kev. « Je pense que ça peut t'intéresser aussi. » Vespera hésite. « Je pense que je peux avoir confiance en Kevin. » « Bah pas moi. Tant pis. » Il remet sa cagoule de travers et disparaît dans le couloir. --- ## Chapitre 16 — Sous la Table *Narel, Vespera* Vespera le laisse partir. Elle est furieuse, son œil pulse de plus en plus fort. Elle fait les cent pas autour de la table. Narel reste immobile, le souffle coupé, le cœur battant si fort qu'elle est sûre qu'on peut l'entendre. Elle voit l'autre garçon toujours caché, toujours silencieux, qui lui fait signe de ne pas bouger. Quelque part dans l'île, le vrombissement continue. Éternel. Indifférent. Et dans la poche de Vespera, un médaillon de bois sculpté attend — celui d'un frère disparu, la seule trace d'Aaron que Narel avait emportée d'Enderia. --- *« L'Œil attend. Et nous dansons sur le bord, souriant dans le bruit. »*