[[S02E02 - Arrivée à Gueule Noire|< Épisode Précédent]] - [[S02E04 -|Épisode Suivant >]] # Le Chant des Reliques — Saison 2, Épisode 3 ## *L'Épreuve du Bord* ## Chapitre 1 — Premier Pas sur l'Île Flottante *Cillitéhon, Narel* Les anciens esclaves libérés sautent de joie autour d'elles, savourant une liberté nouvelle — sur Gueule Noire, personne ne peut plus les tuer ni les réduire en servitude. Cillitéhon et Narel se retrouvent au milieu de l'effervescence des docks, submergées par le spectacle industriel qui s'offre à elles. Narel attrape instinctivement un pan du tissu qui enveloppe Cillitéhon pour ne pas la perdre dans la cohue. Ses yeux ne cessent de bondir d'un point à l'autre : les dockers dans leurs exosquelettes métalliques, les conteneurs qui glissent sur des torrents traversant l'île, l'acier omniprésent qui craque et grince. « Regarde, c'est incroyable ! » s'exclame-t-elle en pointant les géants de métal. « Ils sont tous en métal ! » Cillitéhon lui prend la main, libérant le ruban qu'elle tenait. Elle s'accroupit pour toucher la roche noire et luisante sous leurs pieds — une pierre qu'elle reconnaît, dure et familière malgré l'étrangeté du lieu. Elle se redresse et propose de trouver quelqu'un pour les renseigner, suggérant de s'éloigner du port. « Tu peux me tutoyer maintenant, » murmure Narel. « On est amies. » --- ## Chapitre 2 — La Femme en Robe Blanche *Cillitéhon, Narel* Sur la place qui fait face à la passerelle menant au grand pilier, une femme en robe blanche ornée de spirales dorées observe Cillitéhon avec insistance, penchant la tête sur le côté. L'Azir reconnaît immédiatement cette tenue — elle appartient à quelqu'un travaillant pour les instances dirigeantes de l'île. Cillitéhon fixe intensément la femme et se tourne vers Narel : « Je pense qu'il serait intéressant d'aller voir cette personne. » Avant de partir, elle s'agenouille face à la jeune Enderienne. « Une question, avant toutefois. Est-ce que tu accepterais de me communiquer le nom de ton frère ? » « Il s'appelle Aron, » répond Narel. Elle le décrit : plus grand qu'elle, des cheveux bruns et bouclés dans lesquels il glissait parfois des feuilles, un petit grain de beauté sous la joue. « La dernière fois que je l'ai vu, j'étais pas très grande, alors je me souviens pas beaucoup de lui. » « J'ai bien noté. Je te remercie de me faire confiance. » « Tu m'as aidée, alors c'est normal. » La femme en robe blanche s'approche et s'adresse à Cillitéhon avec déférence, la reconnaissant comme « Si l'é Théon ». Elle travaille pour le Maître Ingénieur et propose de discuter à part pour organiser une rencontre. Cillitéhon demande à Narel de l'attendre quelques minutes. « Promis, je serai sage, » répond l'adolescente avec un hochement de tête. --- ## Chapitre 3 — L'Épreuve du Bord *Narel* Seule sur la place, Narel observe le ballet mécanique des docks. Une corne de brume sourde résonne — c'est la relève des dockers. Elle remarque un groupe d'enfants non loin, dont un garçon plus jeune qui la fixe avec curiosité. Elle lui fait un signe de la main. Il répond par un geste l'invitant à approcher, mais elle hésite à s'éloigner de son point d'attente. Finalement, c'est lui qui vient vers elle. « T'es nouvelle, toi ? » demande-t-il. « Oui, je suis arrivée aujourd'hui. Et toi, tu vis ici ? » « Bah, ouais. Moi, je m'appelle Hob. » « Moi, c'est Narel, enchantée. » Hob la dévisage avec attention, peu de malice dans ses yeux. Il lui demande son âge — seize ans — et s'anime soudain : « Faut que tu fasses l'épreuve du bord ! Sans ça, tu peux pas faire partie de l'île. » Il l'emmène vers la périphérie où une balustrade en fer longe le bord de l'île flottante. Narel sent le tangage permanent — gauche, droite — auquel elle s'est étrangement habituée. Hob explique : il faut s'approcher tout au bord, toucher la balustrade et regarder en bas quand l'île penche au maximum. « T'es pas cap, hein ? » Narel sourit. Elle s'avance avec l'assurance de quelqu'un habitué aux passerelles instables, pose sa main sur la balustrade et se retourne vers le groupe, triomphante. Les enfants semblent presque déçus que ce soit si facile. Alors elle décide de les impressionner vraiment : elle monte sur la balustrade elle-même et fait l'équilibre dessus. Les adolescents s'exclament, admiratifs. Mais la bruine ascendante a rendu le métal glissant — elle dérape et se rattrape in extremis au barreau inférieur, suspendue au-dessus du vide. Elle se hisse avec un grand sourire, comme si tout était prévu. Le groupe l'acclame, sauf Hob qui la fixe intensément, sans expression. Elle s'abaisse à sa hauteur : « Quelque chose ne va pas ? » Il ne répond pas. --- ## Chapitre 4 — Les Échos d'une Île qui Tangue *Vespera* Au petit matin, Vespera fait sa tournée habituelle sur les docks, à la recherche de nouveaux arrivages et de rumeurs. Un marchand qu'elle connaît lui confirme l'afflux massif de bateaux — « Ça va être génial pour les affaires ! » Mais d'autres conversations sont plus sombres. L'île tangue de plus en plus fort ces dernières semaines, bien plus qu'à l'accoutumée. « Faudrait peut-être demander au Culte de la Fosse de prier un peu plus fort, » marmonne un docker. « La fosse, elle a faim. » Vespera croise ensuite une vendeuse de paniers en osier qu'elle connaît depuis des années. La femme pleure. Sa mère a été « appelée » — appelée par la fosse, comme son père et leur voisin. « Il y a des appelés toutes les semaines maintenant, » sanglote-t-elle. « D'habitude, on en a cinq ou dix à l'année. Ce mois-ci, on en a eu dix. » Vespera, maladroite face aux émotions, pose une main sur son épaule. « Au moins, elle ne souffrira plus. » La femme redouble de sanglots. Vespera tente de se rattraper, mais le réconfort n'est pas son fort. Elle finit par murmurer, autant pour elle-même que pour l'autre : « Un jour, tout ça va s'arrêter. On ne peut pas continuer comme ça, sinon on décimerait toute l'île. » Elle repart vers les ateliers, la tête basse. --- ## Chapitre 5 — Le Cyclope et le Gamin *Vespera, Narel* Sur la place près des docks, Vespera aperçoit Hob entouré d'enfants qui font la fête autour d'une nouvelle venue — une jeune fille habillée bizarrement. Elle s'approche et frotte la tête du gamin. Hob repousse sa main avec colère. « Ouais, ça va, hein ! » « Y'en a qui sont de mauvaise humeur aujourd'hui, » raille Vespera. « Tu me touches pas la tête, c'est tout. » Elle le taquine, il se réfugie presque derrière Narel. « Alors, on se fait des copines ? » lance Vespera avec un clin d'œil. « Elle a fait l'épreuve de la balustrade ! » s'exclame un des adolescents. « Elle est carrément montée dessus ! » Vespera se penche vers Narel, son œil artificiel pulsant doucement. « T'es pas d'ici, toi. » Narel, fascinée par l'œil mécanique où elle distingue de petits vaisseaux qui battent au rythme du cœur, secoue la tête. « Non, je suis en voyage. » « Méfie-toi. De tout, de tout le monde. » Hob intervient : « Laisse-la tranquille, elle t'a rien fait. » « Pas jaloux ? » le taquine Vespera. « Non ! T'es pas sympa avec elle, c'est tout. » Vespera rappelle à Hob qu'il lui doit quelque chose depuis deux semaines. Le gamin mentionne que Fulguraxx le retarde — puis se rend compte qu'il en a trop dit. Pressé de questions, il finit par avouer que le chef des Fondeurs lui demande de récupérer des documents difficiles d'accès. Narel propose de les aider. « Comme ça, tu trouveras l'objet plus vite ! » Les yeux de Hob s'éclairent. « C'est une bonne idée, ça ! On se retrouve ce soir ici ? » Ils scellent leur accord d'une poignée de main particulière — un mouvement circulaire comme une corde à sauter. Narel sourit en comprenant que c'est leur façon de conclure un pacte. --- ## Chapitre 6 — Aux Portes du Seuil *Cillitéhon* Cal, la femme en robe blanche, guide Cillitéhon à travers les rues qui montent vers le centre de l'île. Plus elles s'élèvent, plus le tangage diminue, plus les bâtiments passent de l'acier à la pierre. Elles débouchent sur une place gigantesque. Au centre, un puits de vingt à trente mètres de diamètre, protégé par une balustrade. En face, un immense bâtiment en demi-lune de pierre blanche éclatante, flanqué d'une tour qui pointe vers le ciel. Une passerelle relie le bâtiment à une plateforme ronde suspendue au-dessus du vide. Cillitéhon s'approche du puits. En regardant au fond, elle voit le tourbillon de la fosse et, en son centre, l'Œil — un point d'un noir absolu, si profond qu'il semble aspirer la lumière elle-même. Le vrombissement qui l'accompagne depuis son arrivée résonne différemment ici. Pour elle, cette vibration monocorde et infinie procure une sensation agréable, presque familière. Elle sent la vibration dans sa poitrine, dans son ventre. Chez elle, un tel son lui donnerait accès aux trésors de sa cité. Elle perd la notion du temps. Puis, distinctement, elle entend quelque chose dans le vrombissement — une voix. Des épines se dressent dans sa nuque. « Est-ce que le puits est une entité ? » demande-t-elle à Cal. « Oui. Enfin, la fosse est une entité. » « La fosse se nourrit, c'est ça ? » « C'est plus compliqué. Pour ça, il faudrait parler avec le Culte de la Fosse. Père Abîme pourrait vous en dire plus. » --- ## Chapitre 7 — Le Maître Ingénieur *Cillitéhon* Dans le bâtiment blanc, la lumière qui émane des murs agresse les yeux sensibles de Cillitéhon. Elle ferme les paupières et se laisse guider par Cal jusqu'à une pièce plus feutrée, ornée de cinq tentures représentant différents aspects de l'île : la spiritualité et ses spirales, les exosquelettes et les docks, les machines souterraines, les forces militaires, et une bibliothèque aux innombrables livres tous différents. Le Maître Ingénieur entre — un homme d'une cinquantaine d'années, grand et pincé, le visage comme un parchemin, vêtu d'une robe aux épaulettes d'acier noir. Il s'incline devant elle avec déférence. Cillitéhon expose sa situation sans détour : la montagne qui abrite son peuple les dévore peu à peu. Des failles apparaissent, engloutissent les leurs. Ils ont tout essayé — moyens naturels, artefacts, prières au Psylocide. « Je crois que la dernière ressource dont nous pouvons disposer est le Terraformateur. » Le Maître Ingénieur esquisse un sourire triste. « Je ne voudrais pas vous désespérer, mais c'est probablement un mythe. Je ne l'ai jamais vu traverser Gueule Noire. Et tout passe par Gueule Noire. » Il lui suggère de rencontrer la Peseuse, une autre des cinq Maîtres du Seuil, qui possède une connaissance encyclopédique. « Elle sait tout, elle a tout lu. » Cillitéhon insiste : elle a besoin d'explorer toutes les pistes, y compris les moins officielles. Le Maître Ingénieur hésite, puis évoque « les Murmures » — un contact dans les milieux parallèles, très cher, très risqué. « Officiellement, les Maîtres du Seuil ne connaissent pas cette personne. Mais si vous deviez la rencontrer, il faudrait être en mesure de payer. » Cillitéhon accepte de d'abord consulter la Peseuse par les voies légitimes. Le Maître Ingénieur lui offre l'hospitalité dans un bâtiment face à la tour, avec la possibilité d'accueillir une seconde personne — Narel. --- ## Chapitre 8 — Dans les Entrailles *Vespera* Vespera s'enfonce dans les Entrailles par des escaliers en colimaçon taillés dans la roche humide. Elle connaît ce chemin par cœur — les murs tantôt de pierre, tantôt de métal, les fougères qui s'accrochent malgré l'obscurité, le vrombissement amplifié par les galeries souterraines. Dans les ateliers des Fondeurs, tout est en ébullition : machines en construction, fours crachant des flammes, ouvriers s'affairant. Elle repère Fulguraxx au bruit — il aide à déplacer une lourde structure grâce à sa force augmentée. « Fulguraxx, faut qu'on parle, » lance-t-elle. Il termine de poser un tube d'acier épais sur une table et se tourne vers elle. « Alors, Vespera, réparé ? » « C'est quoi ces histoires de documents ? Il y a des rumeurs comme quoi tu chercherais des documents. » Fulguraxx fixe son œil rouge. « Il n'y a qu'une personne qui a pu te raconter ça. Ce petit morveux, si je l'attrape... » « On touche pas à celui-là. Alors, tu me dis maintenant ? » « Tu me dis ce qu'il y a dans ton labo ? Sur quoi tu trafiques depuis des années ? » Vespera hésite. « Je m'inquiète juste pour toi. Entre le Maître Ingénieur qui te demande toujours plus et ces cachotteries... » « C'est peut-être grave. Pour l'instant, contente-toi de réparer les docks. » Elle sort alors un paquet soigneusement emballé et le lui tend. Il l'ouvre avec une délicatesse surprenante, prenant soin de ne pas déchirer le papier. À l'intérieur : une grosse perle verte, opale — une sphère inhabituelle. « Où est-ce que tu as trouvé ça ? » Son ton a changé. « J'ai mes sources. Tu m'as dit que tu galérais, que tu allais moins payer les petits jeunes. J'ai pensé à toi. » Il referme précipitamment le papier, vérifiant que personne n'a vu. « Il m'en faudrait plus. Rapidement. » « Seulement si tu me dis que j'ai pas besoin de m'inquiéter pour les documents. » « Si tu veux pas avoir à t'inquiéter, il vaut mieux que tu m'en trouves plus. » Il empoche la perle et lui tourne le dos, aboyant des ordres à travers l'atelier. « On en reparle ce soir. » « On se donne rendez-vous dans ma chambre, » lance Vespera. « Je te montrerai les choses. » Tout l'atelier se retourne. Fulguraxx rugit : « Qu'est-ce que tu veux, tu veux ma photo ? Allez, remettez-vous au boulot ! » --- ## Chapitre 9 — Kev et la Tour *Vespera* Vespera trouve Kev concentré sur la réparation d'un coffre, utilisant un fragment comme plume à souder. Elle lui assène une grande tape dans le dos — il sursaute, sa main dérape, ruinant son travail. « On a du boulot aujourd'hui. C'est à côté. » Elle l'emmène vers la Tour du Seuil. En chemin, Kev s'émerveille à l'idée d'y entrer pour la première fois. « Je ne l'ai toujours vue que de l'extérieur, pendant le grand marché ou quand on écoute les Échos. » Ils émergent des Entrailles près de la grande place. Vespera jette un regard technique au puits, vérifiant machinalement que les écoulements d'eau usée sont normaux. Ils passent devant les gardes en armure d'acier — forgées chez les Fondeurs — qui s'écartent pour les laisser entrer. --- ## Chapitre 10 — Retrouvailles au Crépuscule *Cillitéhon, Narel* Cillitéhon redescend vers les docks, le tangage s'intensifiant à mesure qu'elle s'éloigne du Seuil. Elle retrouve Narel perchée sur un auvent, grignotant un morceau de pain. « Cilly ! Cilly, je suis là ! » crie la jeune fille en agitant les bras. Cillitéhon grimpe jusqu'à elle avec une agilité surprenante. Narel applaudit : « T'es aussi agile que moi, c'est trop fort ! » « Moi aussi, j'ai appris des choses pendant mon enderinage. Comment s'est passé ton après-midi ? » Narel déborde d'enthousiasme. Elle raconte l'épreuve du bord, les enfants, Hob, et Vespera qu'ils appellent « Cyclope » — « une grande dame avec un œil qui vibre et qui pulse ». Cillitéhon l'écoute attentivement, pose quelques questions. Son sourire s'aplatit légèrement quand elle évoque sa propre journée : « Elle m'a permis de rencontrer quelqu'un d'important pour moi. J'ai une très bonne nouvelle : nous avons un endroit où loger. » « Ah, tu nous as trouvé une case ! » « Une très jolie case. Tu veux voir ? » Narel acquiesce vivement, rassemble ses affaires. Sur le chemin, elle continue de raconter ses aventures — Hob, les dockers, le rendez-vous du soir pour aider à trouver quelque chose pour Vespera. Au moment où elles entrent dans le bâtiment qui les hébergera, Cillitéhon s'arrête net. Elle tend l'oreille vers le puits. Elle aurait juré avoir entendu quelque chose — assez discret, mais impossible à ignorer. Puis le son disparaît, aussi soudainement qu'il était apparu. --- *« L'Œil attend. Et nous dansons sur le bord, souriant dans le bruit. »*