[[S02E19 - La Forme de l'Eau|< Épisode Précédent]] # Le Chant des Reliques — Saison 2, Épisode 20 ## *Le Cœur de la Fosse* --- > *Une île qui s'effondre finit par ne plus être qu'une question de comptabilité : ce qui bat encore, ce qui a cessé de battre, et ce qu'on est prêt à jeter dans le trou pour que le reste tienne un jour de plus. Cette nuit-là, sous les cadavres alignés et sous la foule qui hurle, quelque chose respire au fond d'une pièce noire — quelque chose qui n'a jamais cherché à faire de mal à personne, et qui attend simplement un corps où se poser.* --- ## Chapitre 1 — Ce qui bat dans la poitrine de Korven *Cillithéon, Vespera* La lueur rouge n'a pas cessé. Elle s'allume, elle s'éteint, elle revient. Derrière la porte restée ouverte, ce bruit humide qui se déplace, qui glisse sur la pierre. Cillithéon se tient parfaitement immobile pour ne pas couvrir le son de son propre corps, et elle finit par l'entendre pour ce qu'il est : ça bat. Régulièrement. Comme un cœur. Le froid lui monte sur la peau. *« Recule, Vespera. Reste pas là ! »* Mais Vespera s'est déjà levée. Elle attrape sur le bureau un long coupe-papier au manche effilé, le tient devant elle, et s'avance vers l'ouverture. Cillithéon, sans détourner le visage de la porte, pose instinctivement une main sur le ventre de Kev. Vespera lui jette un regard, puis pose les yeux sur l'apprenti. Une main serrée contre sa poitrine — la brûlure ne l'a pas lâchée. Et elle entre. Les pas s'éloignent dans le noir. Puis plus rien. Seulement le clapotis. *« Vespera ! »* *« Cilly. Viens voir. »* *« Oh, tu m'as fait peur ! »* Cillithéon prend une seconde pour vérifier que la poitrine de Kev se soulève encore. Elle se soulève. Le souffle est rocailleux ; quand il va chercher trop loin dans les poumons, ça siffle. Elle lui passe la main dans les cheveux et rejoint l'autre pièce. Vespera est tout au fond, debout au pied d'une table. Sur la table, un corps d'homme. C'est de lui que vient la lumière : elle s'éteint, revient, s'éteint, et à chaque battement le visage de Vespera sort du noir. Korven. Sa poitrine est ouverte. Pas déchirée — ouverte, proprement. Et à l'intérieur, quelque chose qui ressemble à un cœur, luisant, qui palpite, hérissé de petites tentacules qui l'étreignent de l'intérieur, comme pour se recroqueviller au fond de lui. Plus on approche, plus le bruit visqueux emplit la pièce. Cillithéon s'agenouille près de la tête de Korven. Une tentacule se détache, s'élève, cherche son visage. Elle bascule en arrière, tombe sur les fesses, se tire en arrière sur les mains. Ce n'est pas agressif. Ça cherche. *« Korven m'a parlé de quelque chose avant de tomber. Il m'a parlé de quelque chose qui protégeait le cœur de la Fosse. »* *« Tu crois que ça peut être ça ? »* *« Je ne pensais pas que ça pourrait être aussi littéral. Je m'attendais à un cristal. Je ne sais pas… un coquillage. »* Elle lève la main, avance les doigts, très lentement, vers la tentacule dressée. Celle-ci s'approche à l'aveuglette, effleure le bout du doigt, se rétracte d'un coup sec, puis revient. Au toucher : quelque chose de visqueux, de froid, d'un peu humide. Et tout au fond, quelque chose de calme. D'apaisant. Une certitude qui se dépose sans passer par les mots : ça ne cherche pas à lui faire de mal. *« On dirait que le cœur a besoin du corps de Korven. Mais si Korven le protégeait jusqu'à maintenant, ça veut dire qu'il avait besoin d'un autre corps ? Ou alors est-ce qu'il a été déplacé avec lui ? »* Vespera tend la main à son tour. Les deux tentacules trouvent leurs doigts et s'enroulent autour, se ventousent — pas une prise, une caresse, comme on tortille une mèche de cheveux. Vespera ne bouge plus d'un poil, tétanisée, les yeux écarquillés, la main abandonnée. *« Pourquoi Korven voulait protéger ce cœur à ce point ? »* Cillithéon retire sa main d'un coup. Elle se précipite dans la pièce voisine. L'intuition lui est venue d'un bloc, sans qu'elle sache d'où : ce n'est pas eux que ça cherche. Elle revient en portant Kev avec une prudence extrême et le dépose sur la table, contre Korven. Vespera pousse un peu le corps du vieux plongeur pour faire de la place. Les tentacules cherchent, hésitent, trouvent. Elles se placent au-dessus de l'apprenti, en lévitation, puis le touchent. Le visage. La poitrine. Le cou. Et dès qu'elles atteignent le cou, la masse centrale se soulève, se déplace tout doucement au-dessus de Kev, se pose sur son torse et l'enroule. Cillithéon a posé la main sur le front du garçon. Elle sent la chaleur revenir — pas une fièvre, l'inverse : une température qui redevient une température. La sueur reflue. Le souffle cesse de siffler. Le visage se défroisse. Et la lueur rouge, peu à peu, arrête de clignoter et se stabilise. *« Vespera. Il a l'air d'aller mieux. »* Elle prend la main de Vespera, la pose là où était la sienne, et se recule pour les laisser tous les deux en contact. Vespera sursaute presque à ce qu'elle sent sous ses doigts, puis pose ses deux paumes sur les joues de Kev, comme pour en vérifier la chaleur. Kev ouvre les yeux et se redresse. --- ## Chapitre 2 — Réparé *Cillithéon, Vespera* *« Mais… mais qu'est-ce qui… Cilly ? Vespera ? »* Vespera le regarde, ahurie, la bouche entrouverte, prête à gober les mouches. Cillithéon lui adresse un immense sourire, très doux. Le regard de Kev passe de l'une à l'autre, hébété, les cheveux dans tous les sens. Puis il se regarde lui — ses jambes étalées — et constate qu'il est nu. Le premier réflexe est de se couvrir. Le second est de prendre conscience de tout ce qui l'entoure : les tables collées, les draps, les morts. *« Mais on est au paradis ? En enfer ? Qu'est-ce qui se passe ? »* Une main se pose dans son dos. Il sursaute. *« On est en enfer, c'est ça. »* Il commence à porter les doigts à sa gorge. *« Pas du tout, Kev. Tu vas bien. T'es juste revenu avec nous. »* Il écoute, il entend, mais son regard continue de tourner sur les cadavres. Et il tombe sur celui qui est allongé juste à côté de lui. *« Korven. »* *« C'est ce cœur qui t'a sauvé la vie. »* Vespera pointe du doigt sa poitrine. Ça le chatouille. Il a un grand sourire — et le sourire s'efface à l'instant où il baisse les yeux. *« Mais qu'est-ce que c'est que ça ? Qu'est-ce que vous m'avez fait ? Moi je veux pas ça, je veux pas avoir des trucs comme dans les yeux de Vespera, moi ! »* Il porte la main à son torse. Et au contact, tout se calme. Un apaisement qui le prend jusqu'aux tripes, l'impression que plus rien autour ne peut l'atteindre. La sensation d'être en sécurité, pour la première fois depuis longtemps. *« Alors moi aussi je suis comme Fulguraxx. Je suis fait de bouts d'autre chose, c'est ça ? »* *« Non. T'es resté toi. C'est juste que t'es conscient, et que ta vie n'est plus en danger. »* Vespera tire un des draps de la table voisine et le lui met sur les épaules. Il le serre autour de lui. *« Bah… merci encore, Vespera. Et Cillithéon. De m'avoir réparé. »* *« Je crois que pour le coup, c'est plus le destin que moi qu'il faut remercier. »* *« Bah merci, destin, alors. »* Un temps. *« Peut-être qu'un jour, moi aussi, je vous réparerai. »* Quand il se lève, il n'est pas fatigué. Au contraire : il se sent plus vigoureux qu'avant, comme après une semaine entière de sommeil. Il n'a mal nulle part. Cillithéon, elle, fait le tour de la pièce. Elle passe d'une table à l'autre et regarde les visages, avec une intuition qui ne la lâche pas : ces gens-là aussi ont été appelés. Elle en reconnaît un. Une femme — la tenancière qui lui avait loué sa chambre à son arrivée sur l'île. Elle s'accroupit près d'elle. La peau est très pâle. Les veines du visage ressortent, et celles du cou davantage encore — non pas bleutées, mais d'un noir profond. Cillithéon pose les doigts dessus. Elles sont dures, en relief, comme des câbles sous la peau. Derrière elle, dans la pièce d'à côté, Kev s'habille avec ce qu'il trouve : les vêtements de la Peseuse. Elle était fine ; ça lui va à peu près. Il en ressort en jupe. --- ## Chapitre 3 — Un hérétique de plus *Narel, Hobb* Sur la plateforme, tout est ralenti. Les fidèles de Frère Flux ont les bras en l'air, les grands sourires de la victoire. La foule se resserre autour de lui pendant qu'il avance, la sphère difforme au creux de la main, parcourue de petits éclairs qui sortent d'ici et de là. Hobb est au sol, les doigts recroquevillés. Aaron vient de sauter. Narel regarde ces gens se réjouir de la mort de son frère, persuadés que son sacrifice va les sauver — alors que la terre continue de gronder et que la Fosse, manifestement, ne se calme pas. Elle n'a rien pour se protéger. Ni elle, ni Hobb. Elle cherche Fulguraxx du regard parmi ceux qui ont réussi à passer, mais elle a les yeux si pleins de larmes qu'elle n'arrive même plus à distinguer un visage d'un autre. Et c'est là que son regard croise celui de Frère Flux. Il prend conscience qu'elle existe, qu'elle est là. Il la fixe, un petit sourire en coin, la tête penchée. Il lève une main : tout le monde se tait. *« Mais tiens. On les aurait presque oubliés, ceux-là. Alors on se rebelle ? On n'est pas d'accord avec le désir de la Fosse ? »* Derrière, Hobb rampe vers elle avec difficulté, chaque geste incertain, secoué de tremblements. Narel se précipite et se plante entre lui et le prêtre. *« L'approchez pas ! Vous avez pas intérêt à lui faire du mal ! »* *« Mais non, ma très chère. On va plutôt lui faire un honneur. Le plus grand honneur qu'il puisse y avoir à Gueule Noire. Et à toi aussi. »* *« Vous voulez aussi nous jeter dans la Fosse ? Avec tous ces gens qui y sont tombés ? Il y a déjà tellement de gens qui sont morts ! »* *« Ils ne sont pas morts. Ils ont rejoint la Fosse. Ils sont en communion, en harmonie avec elle. Et grâce à eux — grâce à leur désir, grâce à leur volonté même — ils vont nous soutenir. Tu comprends ça ? N'est-ce pas ? »* Autour, la houle des voix : *« Oui, bien dit, Frère Flux ! »* *« Votre fosse, elle s'est toujours pas calmée ! La terre tremble toujours ! Vous avez détruit cette île ! »* *« Tu as raison. La Fosse demande encore. Elle est presque rassasiée. Presque honorée. »* Un temps. *« Allez. Mettez-moi ça à la Fosse. »* Des gaillards sortent du rang. Des pêcheurs, des dockers, énormes. Ils sont deux, trois à les surplomber, à les regarder de haut, en se dandinant. *« Allez, ma petite. Viens dans mes bras. »* Narel se baisse pour relever Hobb. Il se remet debout, tremblotant, les gestes toujours mal assurés, le visage bouffi de larmes. Mais ses sourcils sont froncés. Ce qu'il y a dans ses yeux n'est plus de la peur. Il regarde le gros gaillard bien en face. Et un bruit approche — mécanique, distinct, un bras et une jambe. Fulguraxx a réussi à s'accrocher à l'une des chaînes pendant que le pont s'effondrait, à s'y hisser, à remonter jusqu'à la plateforme. Il se retrouve juste derrière Frère Flux et le colosse qui s'apprêtait à empoigner les deux enfants. Il dépasse d'une tête tous ceux qui sont là. Il avance, les dents serrées. *« Arrête-toi où t'es, Fulguraxx. Ou je t'assure que tu vas griller net. »* L'électricité commence à courir sur la surface de la sphère et à se répartir. Fulguraxx s'arrête. *« Eh bien. Un hérétique de plus à balancer à la Fosse. Viens donc te joindre à ces enfants. »* *« Je vais te dire un truc. Si je vais à la Fosse, tu y vas aussi. Et vous tous là, bande de traîtres — balancer des gamins dans la Fosse ? Vous avez perdu la tête ou quoi ? »* Les gaillards reculent d'un pas. Frère Flux, lui, ne bouge pas. La sphère remue légèrement au creux de sa paume, une menace sans un mot. *« Mais tu ne comprends pas ? La Fosse a encore faim. Aucun d'entre nous ne survivra si je ne lui donne pas ce qu'elle veut. »* *« Quand bien même tu lui donnerais tout ce qu'elle veut manger — il n'y a plus rien qui tient. Regarde autour de toi. Tout est brisé, tous les bâtiments sont enfoncés, l'île elle-même est fragile. Tu vas faire comment ? »* *« Ce ne sont que des pierres. Tant qu'il reste certains d'entre nous, nous pouvons reconstruire. »* *« Pas sans moi. »* Fulguraxx décroche un sourire et fait un pas en avant. *« Qu'est-ce que tu insinues ? »* *« J'ai construit toutes les infrastructures. J'ai renforcé tous les endroits, tous les tuyaux, je les connais un par un. Et quand bien même ça tiendrait — l'eau deviendrait insalubre, l'air vicié dans les Entrailles. Comment tu feras ? Sans mes plans, sans ma connaissance, sans le savoir-faire de mes équipes ? Parce que tu crois qu'ils te suivront ? Ils te suivront pas. Beaucoup sont déjà partis sur des bateaux. Alors tu feras quoi, avec ton île cassée ? »* Un temps. *« Alors vas-y. »* Le sourire de Frère Flux tombe. Il regarde autour de lui : ses fidèles, et puis les autres — ceux qui l'ont suivi bien davantage par désespoir que par foi. Il examine ces visages un instant. Puis il revient à Fulguraxx. *« Et donc tu serais prêt à sacrifier tous ces gens ? Tu préférerais tomber dans la Fosse plutôt que de m'aider à rebâtir cette île ? »* *« Tu laisses les gamins tranquilles. »* La voix baisse d'un cran, les dents serrées, pour que les autres n'entendent pas. *« Je la rebâtirai pour les nôtres. Certainement pas pour toi. »* Frère Flux regarde les deux enfants. Il crache au sol. Et sa sphère perd sa lueur, jusqu'à s'éteindre. *« Vas-y. Récupère tes gamins. Mais Fulguraxx — tu devras tenir ta promesse. Une fois la Fosse apaisée, nous devrons tout reconstruire. »* Hobb lève la tête. Il regarde les gros bras, les dockers, les plongeurs, tous ces gens énormes qui le dépassent d'une tête et plus, et il les regarde avec un aplomb qu'on ne lui a pas vu ce soir, jusqu'à remonter à Frère Flux. Narel se redresse à son tour, lance un regard mauvais au prêtre, puis aux hommes qui étaient prêts à les balancer dans le vide, et rejoint Fulguraxx. Instinctivement, elle attrape un pan du tissu de son pantalon — pour être sûre qu'on ne la sépare pas de lui. L'île n'est plus tenue par rien. Elle balance de gauche à droite, de haut en bas, au gré des vents, comme une balançoire qu'on aurait lâchée. Fulguraxx s'approche d'un des câbles qui pendent, l'arrache de sa main d'acier, prend Hobb et Narel dans ses bras. *« Tu vas quand même le tuer ? »* demande Hobb. *« C'est à cause de lui que l'île est dans cet état. Lui et tous les fous de son espèce. Je ne les laisserai pas recommencer une deuxième fois. »* Et il saute, pendu à la corde, vers ce qui reste des alcôves. --- ## Chapitre 4 — Défroncer les sourcils *Cillithéon, Vespera* Kev, debout, indemne, se rend compte qu'il tient sur ses jambes — et la première question qui lui vient n'est pas pour lui. *« Et Fulguraxx, où est-il ? Il avait ses plans, et… »* *« Justement. On part les rejoindre. On ne va pas traîner plus longtemps ici, maintenant que tu es sur pied et que Cilly et moi on a l'air d'aller un peu mieux. »* Vespera se tourne. *« Cilly, tu es d'accord avec ça ? »* Cillithéon acquiesce. *« Qu'est-ce qu'on fait pour la Peseuse ? On la laisse là ? »* Elle est toujours assise contre le meuble, les bras ballants, la tête penchée sur le côté, en sous-vêtements de lin blanc depuis que Kev lui a pris ses vêtements. Son regard est tourné vers le bureau où Vespera était allongée. Vespera la prend, l'allonge par terre, lui croise les bras sur la poitrine, lui ferme les yeux, et la recouvre du drap qui avait servi à couvrir Kev. Ce qui frappe, c'est qu'elle a beau être le corps le plus relâché du monde, elle garde un visage sévère. La dureté des traits ne l'a pas quittée. Vespera s'arrête. Elle remonte le drap sur le corps, mais pas sur le visage. Et du bout des doigts, elle appuie sur les sourcils de la vieille femme, doucement, pour les défroncer. Ça ne marche pas. Ça revient tout seul. *« Vespera ! Qu'est-ce que… qu'est-ce que tu fais, là ? »* Cillithéon est profondément mal à l'aise à la regarder faire. *« Je sais pas. Je me dis que la personne qui la trouvera la trouvera peut-être moins sévère comme ça. »* *« Mais qui veux-tu qui la trouve ? Tout ça va s'effondrer. Et puis… »* Un temps. *« Et puis on ne touche pas aux morts. »* Vespera arrête tout de suite. Elle termine de poser le drap sur le visage. *« Je sais pas. Elle me fait un peu peur, comme ça. »* *« Arrête de la regarder. Il faut qu'on retrouve les enfants. »* *« Kev, tu te sens prêt à faire la route ? »* *« Ouais, je me sens en pleine forme. C'est juste que je suis pas habitué à marcher avec des chaussures surélevées comme ça. Et je suis pas très à l'aise en jupe. »* Cillithéon s'approche de lui. *« Kev. Est-ce que tu sens que le… que ça tient sur toi ? »* Il baisse les yeux sur sa poitrine. Les petites tentacules bougent un peu sur son torse, ça chatouille, mais c'est doux — une présence collée à lui, ancrée dans sa peau, qui l'apaise. *« Ouais. C'est présent. Je le sais parce que j'ai pas le sentiment que ça soit à moi, et parce que j'ai l'impression que ça bouge. Qu'il y a une volonté dans mon corps. J'ai pas trop l'habitude de vivre avec quelqu'un d'autre là-dedans que moi-même. »* Il s'interrompt. *« Ça paraît bien, ce que je dis ? »* *« Je crois que ce que tu dis est beaucoup moins bizarre que ce que c'est en réalité. »* *« Qu'est-ce que c'est ? Tu m'inquiètes. »* Cillithéon ouvre la bouche. Le mot ne vient pas. Alors elle fait un geste des deux mains — élargir, rétrécir, élargir, rétrécir, le mouvement des ventricules — pour lui désigner ce qu'elle n'arrive pas à nommer. *« J'arrive pas à le dire. Tu as ça sur le torse, et donc… Tout ce que je voulais, c'est être sûre que ça risque pas de se détacher si on se précipite. Je voudrais pas que tu retombes dans un état grave. »* *« Non, ça a l'air de tenir. »* Et pour le prouver, Kev sautille sur place. Puis il enchaîne des fentes en avant, des fentes en arrière, bras à l'horizontale, ses exercices du matin — en jupe, sur des talons. *« J'ai l'impression que c'est pas près de partir. »* *« Magnifique. Il faut qu'on se mette en route. »* Il hésite. *« Je sais pas quoi dire, mais… j'ai l'impression qu'il faut qu'on descende. »* *« Qu'on descende ? On ne peut pas partir en laissant Fulguraxx et les enfants. »* *« Ben non. Bon. On les rejoint, alors. »* *« Attends. Qu'est-ce que tu veux dire, "tu ressens" ? »* Vespera intervient. *« Fulguraxx m'avait montré des plans un peu plus tôt. Des alcôves, notamment. C'est de ça que tu parles, quand tu dis qu'il faut descendre ? »* *« C'est difficile à expliquer. C'est plutôt une sensation d'appel. Je peux vous montrer, si vous voulez. »* Cillithéon se tourne vers Vespera. *« Qu'est-ce qu'on fait ? On y va ? Ou on retrouve les autres d'abord ? »* *« Avec un peu de chance, ils y sont déjà. De toute façon, Fulguraxx voulait qu'on aille là-bas. C'est le meilleur moyen de les retrouver — mieux que dans cette foule. »* Elle voit l'inquiétude. *« Si Fulguraxx est avec les enfants, ils ne craignent rien. Je sais qu'il donnerait sa vie pour eux. »* *« D'accord. Alors on te suit. »* *« Moi aussi, je te suis »*, dit Kev. Il ne regarde pas Cillithéon en le disant. Il se met en marche. --- ## Chapitre 5 — Les secrets de la terraformation *Cillithéon, Vespera* Ils descendent des escaliers. La lumière qui sort des parois est plus faible ici ; elle dérange encore Cillithéon, mais plus au point de faire mal. Elle connaît le chemin, elle est passée par là plusieurs fois. Kev continue d'avancer devant. Et sur sa droite, elle reconnaît une porte. Une porte gigantesque, derrière laquelle elle est déjà entrée une fois. Une phrase remonte, quelque chose qu'on lui a dit récemment, à propos de ce qu'il y a sur un bureau si l'on parvient à l'atteindre. *« Attendez. Attendez ! »* Elle trépigne, se précipite, bouscule les battants, entre en courant. Une grande salle. Des murs de livres jusqu'au plafond, des échelles, des meubles de bois précieux — chose rare sur cette île. Au milieu, une grande table, et sur la table un pupitre. Sur le pupitre, un énorme livre ouvert à une page précise. Et posés juste à côté, une paire de gants. *« Tu as dit des plans ? »* *« Des gants. »* Elle les prend. L'étoffe est finement ouvragée, d'un tissage qu'elle ne connaît pas. Quand elle y glisse les mains, c'est confortable — un contact infiniment moins rugueux que tout ce qu'elle a l'habitude de toucher. Quelque chose passe dans ses doigts. Elle tend une main au-dessus du sol, paume vers le bas, cherche à comprendre ce qu'il faut faire. Elle bouge la main vers la gauche : les pages du grand livre tournent. Vers la droite : elles défilent en sens inverse. De la poussière s'échappe des feuillets — le papier est fait de feuilles d'arbre, comme celles de la fin de l'automne, quand elles deviennent friables. Une écriture en pattes de mouche. Des schémas de loin en loin. *« Je bouge la matière. Je suis en train de bouger de la matière. »* Elle se précipite vers un rayonnage, tend les mains vers un livre au hasard, tout en hauteur. Le livre glisse hors de l'étagère et vient jusqu'à elle. Elle l'attrape. *« J'ai trouvé. J'ai trouvé ! »* Alors tous les livres se mettent à venir, en désordre, au fil de ses gestes. Depuis la porte, Vespera voit des volumes traverser la pièce dans tous les sens ; certains s'écrasent sur la table. Cillithéon court d'un rayon à l'autre, les fait monter, redescendre, tournoyer, elle rit et répète la même chose sans s'arrêter. *« Tu te rends pas compte ! J'ai trouvé le Terraformateur ! J'ai trouvé ! »* Puis elle s'arrête net, regarde les gants, les tourne face à elle — et tous les livres tombent au sol d'un coup. Son bandeau se met à mouiller un peu. Elle relève la tête. Elle a un sourire monumental. Vespera est bras écartés, mains levées, épaules remontées jusqu'aux oreilles, l'incompréhension totale peinte sur le visage. *« Je vais les sauver. Je vais pouvoir les sauver. »* Les larmes lui coulent sur les joues. Vespera baisse les mains, décontracte un peu les épaules. *« Cilly. Là, je comprends rien. Et il faut pas qu'on traîne, si tu veux sauver des gens. »* Cillithéon garde les gants. Elle la suit vers la sortie. *« Tu m'expliques ce que c'est ? Qu'est-ce qui vient de se passer ? »* *« Ça, Vespera, c'est le salut de tout mon peuple. Je vais pouvoir calmer la montagne. »* Vespera baisse un peu la tête. *« Au moins, toi tu pourras sauver le tien. Faudra pas que tu traînes ici. »* Cillithéon s'arrête. Quelque chose vient de basculer. *« Mais t'as raison. Attends — Vespera, tu peux venir. Tu te rends compte ? Je peux, je peux… »* Elle tend les mains vers le mur, vers une pierre en particulier, et commence à ramener les bras vers elle. Il ne se passe rien. Elle replace ses mains, se reconcentre sur une pierre précise, refait le geste. Rien. Une main se pose sur son épaule ; elle la repousse violemment, rejette le bras, se met à genoux devant la pierre, les doigts presque crochetés pour en épouser la forme. La pierre ne bouge pas d'un millimètre. *« Non. Non, non. C'est pas possible. »* Elle passe les mains au ras du sol, cherche à faire lever la moindre poussière. Rien ne bouge. *« Cilly. Si, comme tu dis, ces gants pouvaient sauver ton peuple — ils auraient pu sauver le mien depuis longtemps. Depuis le temps qu'ils sont là, entre les mains de la Peseuse, je pense qu'on aurait été sauvés bien plus tôt. »* *« Mais si je peux bouger la matière, pourquoi ce serait différent ici ? Pourquoi à certains endroits et pas à d'autres ? Ça n'a aucun sens ! »* *« Ça, je ne saurais pas te répondre. Je ne sais même pas ce que c'est, Cilly. »* *« Si ça ne marche pas dans cette pièce, il n'est même pas dit que je puisse aider les miens. C'est pas possible. »* *« Tu sais… toi, tu n'es pas chez toi. Ça se trouve, là-bas, ça réagit autrement. On sait pas. Ne perds pas espoir. T'es venue pour ça, non ? »* Cillithéon reste un moment sans rien dire. Puis elle relève le visage. *« Vespera. On va quitter cette île. Vivants. Toi, Kev, moi, les enfants, Fulguraxx — et tous ceux qui seront encore debout sur cette île. On va pouvoir sortir d'ici. C'est une promesse que je te fais. Je vais trouver comment ça fonctionne, et je vais nous faire sortir d'ici. »* Elle tient les paumes tournées vers le ciel, les doigts légèrement recourbés, écartés les uns des autres, comme s'il ne fallait surtout pas que les gants effleurent quoi que ce soit. Elle regarde Vespera droit dans les yeux. Et derrière elle, une dizaine de livres sortent des rayonnages et restent en suspension dans l'air. Vespera pointe un doigt. Cillithéon se retourne — ses mains bougent, les livres bougent avec elles. Elle refait le geste dans l'autre sens : ils suivent. *« Vespera. Rends-moi service, s'il te plaît. »* *« Oui ? »* Elle tourne ses paumes vers elle. Les livres descendent et s'approchent. *« Appuie sur un livre. Mets-y toute ta force. Comme si tu voulais grimper dessus. »* Vespera attrape le haut d'un volume et tire de toutes ses forces. De l'autre côté, Cillithéon sent une résistance — mais très légère. Vespera insiste, se hisse. Le livre tient. Les abdominaux se contractent, les genoux se lèvent, et la voilà suspendue dans le vide, accrochée à un livre. Cillithéon en glisse d'autres en dessous, comme des marches. Vespera pose un pied, puis l'autre. Ça s'enfonce, c'est meuble, rien à voir avec de la pierre. Elle en monte un, puis deux, vacille de gauche à droite, tremblante, mais tient l'équilibre. Puis ça commence à peser sur les mains de Cillithéon. La fatigue vient vite. Elle relâche ; les livres tombent d'un coup et Vespera saute pour atterrir à côté d'elle, s'essuie les paumes sur ses cuisses. *« Ça marche pas. »* Un temps. *« Je te propose qu'on poursuive ce qu'on avait prévu. Et si jamais on n'a aucune autre solution pour sortir, j'essaierai de comprendre ce qui se passe ici et de nous trouver une porte de secours. D'accord ? »* Elles se mettent en route. Les gants sont toujours à ses mains. Et au moment de franchir le seuil, quelque chose l'arrête. Pas physiquement — dans sa tête. Vespera la voit s'immobiliser, les yeux qui partent à gauche, à droite, en haut, en bas. Cillithéon est en train de voir. Il y a beaucoup de livres dans cette bibliothèque, et elle les perçoit un par un, les tranches défilant à une vitesse fugace. Et les titres, quelle que soit la langue dans laquelle ils sont écrits, elle les comprend. Ses mains bougent un peu, mécaniquement. Jusqu'à un ouvrage qu'elle avait d'abord dépassé, et sur lequel elle revient. Sur la tranche, un mot. Le livre sort de très haut, presque au niveau du dôme. Des vitrines coulissent et s'ouvrent le long des murs, découvrant des volumes rangés parmi des objets. Le livre se dégage et de la poussière tombe dans la lumière — il n'a pas été sorti depuis très longtemps. Il descend tout doucement, passe au-dessus de sa tête, entouré de paillettes qui flottent. Et cette fois, elle peut le lire de ses propres yeux : *Les secrets de la terraformation*. Épais comme une main. Beaucoup de feuillets. Il vient se déposer très délicatement entre ses paumes. --- ## Chapitre 6 — La porte de bois blanc *Narel, Hobb* Ils avancent dans des dédales sombres, dans le ventre de la Fosse. En contrebas, la mer très agitée se fracasse contre les parois et le fracas remonte par toutes les galeries, par toutes les alcôves. Le vent s'engouffre, glacé ; il arrache le visage à chaque passage. Ils vont vite. Fulguraxx sait où il va — c'est un terrain qu'il connaît. Loin derrière, les cris de la foule, qu'on ne sait plus démêler de la folie, de la peur ou de la colère, grondent aussi fort que les vagues. Hobb pose une question. Fulguraxx répond sans tourner la tête, les yeux droit devant, Narel toujours dans les bras, en le regardant du coin de l'œil. *« J'ai pas compris ses plans, à Vespera. Elle les a refaits, elle a refait les calculs, c'était trop rapide. Je suis pas sûr. »* *« On devrait peut-être essayer de la retrouver »*, propose Narel. *« Elle, elle le saura, peut-être. »* *« Ouais. C'est sûr. »* Ils continuent à moitié à l'aveugle, dans l'angoisse. Et au détour d'un couloir, Narel remarque des fleurs. Violettes, très vives, qui poussent à même la pierre et qui semblent s'orienter davantage dans une direction que dans une autre. Ça lui inspire quelque chose qui ressemble à de la confiance. Elle lâche le pantalon de Fulguraxx qu'elle n'avait pas quitté, court vers l'une d'elles. *« On devrait peut-être les suivre ! C'est comme ça qu'on s'en est sortis, la dernière fois, dans les couloirs, avec Cilly. Elles vont peut-être nous mener au moins jusqu'à l'extérieur. »* *« Qui tu veux qu'on suive ? »* *« Les fleurs ! »* Elle en désigne une du bout du doigt, avec un grand sourire. Fulguraxx regarde Hobb du coin de l'œil, sans bouger la tête. *« Tu veux qu'on suive des fleurs ? »* *« Oui ! Chez moi, on peut demander aux arbres dans quelle direction il faut aller. Alors pourquoi pas ici ? »* *« Tu parles aux fleurs ? »* *« Et aux animaux ? »* Elle les regarde tous les deux, un peu surprise, comme si c'était une évidence. *« On peut écouter la nature pour retrouver son chemin. J'ai remarqué qu'il n'y avait pas beaucoup de plantes ici. Et à part des oiseaux, pas beaucoup d'animaux non plus. Mais je pensais que vous faisiez ça, vous aussi. »* Un temps. *« En tout cas, ayez confiance en moi. Je suis sûre qu'on trouvera le chemin. Si on suit les fleurs. »* *« Si on suit les fleurs »*, répète Fulguraxx. *« On va trouver le chemin. Celui que j'ai mis des années à calculer. »* *« Bah, à défaut de trouver le chemin, on sera au moins pas perdus. »* Il grogne. *« J'aime pas mieux. »* Puis : *« Bon. Écoute. On suit les fleurs. »* Alors Narel prend la tête. Elle va d'une fleur à l'autre. Elle ne leur parle pas vraiment — elle regarde comment elles sont tournées, comment elles semblent presque se regarder les unes les autres, et elle essaie de déceler le tracé qu'elles lui dessinent. Au bout d'un moment, ils tombent sur une porte. Elle est entourée de ces fleurs violettes sur tout son pourtour. Elle ne ressemble à aucune autre porte de l'île — celles d'ici sont métalliques, massives, rivetées. Celle-ci est faite d'un bois très blanc. Une brise leur passe sur les orteils : il vient de l'air de dessous. Il n'y a pas de poignée visible. Narel s'arrête devant, les poings sur les hanches, et se retourne vers Fulguraxx et Hobb. *« Vous voyez ? Il y a plein de fleurs ! Et il a l'air d'y avoir de l'air qui passe en dessous. Ça nous mène forcément quelque part ! »* C'est à ce moment-là qu'elle aperçoit, au loin dans le noir du couloir, deux points rouges qui luisent. Puis des bruits de pas, qui approchent. Kev arrive, en pleine forme, en jupe, accompagné de Vespera et de Cillithéon. Les voilà tous réunis, autour de cette porte de bois blanc. *« C'est par là que je le sens »*, dit Kev. *« Je le sens derrière cette porte. »* --- *Il a fallu une gorge ouverte, un cadavre de plongeur et une pièce pleine de morts pour qu'un apprenti cordonnier se retrouve avec une chose vivante accrochée au sternum — et que cette chose, désormais, lui indique une direction. Derrière la porte blanche, il y a de l'air qui vient d'ailleurs et deux points rouges qui n'ont pas cligné. Tout le monde est là. Personne n'a de plan qui tienne. On suit un garçon en jupe qui écoute son propre thorax, et une gamine qui écoute des fleurs.*