[[S02E17 - Séance d'UV|< Épisode Précédent]] [[S02E20 - Le Cœur de la Fosse|Épisode Suivant >]] # Le Chant des Reliques — Saison 2, Épisode 19 ## *La Forme de l'Eau* --- > *Il y a des noyés qui remontent. Pas entiers — autrement. La peau ridée comme l'eau sous le vent, les cheveux qui ondulent comme des algues, et au fond des yeux ce reflet de nacre qu'on ne trouve que dans les coquillages laissés au soleil. Sur une plateforme suspendue au-dessus du vide, un frère qu'on croyait perdu tient encore debout — et la foule qui réclame sa mort ne sait pas qu'elle s'apprête à noyer quelque chose qui a déjà appris à vivre dans l'eau.* --- ## Chapitre 1 — La foule sur le pont *Narel, Hobb* Le brouhaha est immense. Les corps s'entassent, se bousculent, vocifèrent ; certains détalent déjà. L'air est si dense qu'on peine à réfléchir. Narel a la main de Hobb serrée dans la sienne, et tous deux se faufilent tant bien que mal entre les jambes, cherchant à gagner le pont qui mène à la plateforme centrale. Derrière eux, Fulguraxx suit — mais lui n'a pas leur petite taille, il ne se glisse pas comme eux entre les gens, et il les perd peu à peu du regard. Le pont ploie. Il n'a pas été conçu pour porter une telle masse, et sous le piétinement, sous la poussée des corps qui forcent sur les chaînes de métal et les pierres, il s'affaisse lentement. Les tremblements des derniers jours l'ont déjà fragilisé. Hobb le sent presque céder sous ses pieds. *« Narel, faut absolument qu'on se dépêche pour aider Aaron. Ils vont le trucider. »* Des cailloux se détachent, roulent à leurs pieds. Le pont tremble d'une façon qui n'a plus rien de rassurant. Narel s'arrête. *« Il faut pas qu'on reste sur le pont ! »* Mais Hobb fronce les sourcils. *« C'est hors de question que je laisse Aaron. Pas une deuxième fois. »* Il lâche la main de Narel et se met à pousser les gens, quitte à les faire basculer. Il passe entre les jambes, se coule sur les côtés, prend des risques démesurés pour dépasser la foule et arriver le premier. Dans le mouvement, la main de Narel a glissé de la sienne. Elle l'appelle. En vain. Alors elle choisit une autre route : plutôt que le pont qui menace de céder, les chaînes qui relient le tablier à la plateforme. Elle se rapproche du bord, prend appui sur la rambarde, et saute jusqu'à l'une d'elles. Elle l'attrape à deux bras, se hisse, se redresse — et la voilà debout, funambule, sur la chaîne. Sous elle, le vide. L'océan, tout en bas. Pour la première fois depuis qu'elle a posé le pied sur cette île, l'air et les embruns lui attrapent la peau. Le vent souffle par en dessous et soulève ses cheveux, les fait onduler dans tous les sens, comme s'ils étaient devenus des tentacules. Elle avance ainsi, au-dessus de l'eau, jusqu'à toucher presque la plateforme. *« Hobb ! Passe par les chaînes ! »* Lui a trouvé son propre chemin — une autre agilité, du parcours, entre les jambes et sur les côtés. Ils débouchent sur la plateforme presque en même temps, devant toute cette foule hargneuse. Et là, au centre, un jeune homme à la capuche. Il regarde autour de lui, cherche une échappatoire. Ses yeux verts croisent ceux de Hobb. Il y a dans ce regard de la surprise, de la tristesse — et de la culpabilité. --- ## Chapitre 2 — La capuche arrachée *Narel, Hobb* Un homme en robe rouge et spirales dorées se hisse par-dessus le bord de la plateforme. Frère Flux. La foule le sait revenu de la Fosse elle-même, où le jeune homme encapuchonné l'avait précipité ; il en remonte pourtant, déterminé, le regard planté sur celui qu'il fixe comme une chose à détruire. Deux hommes sortent de la masse. Il n'y a plus de raison dans leurs yeux — seulement la peur, et ce besoin fou de trouver un coupable à l'état dans lequel l'île s'enfonce, quelque chose à jeter dans la Fosse pour la calmer. Ils empoignent le jeune homme, arrachent sa capuche d'une poigne haineuse — et lui arrachent au passage une poignée de cheveux. Narel voit enfin le visage. Les yeux verts. C'est Aaron. Son frère. Mais sa peau n'a plus rien de commun avec la sienne. Elle est en mouvement, ridée comme l'eau quand le vent passe dessus. Sa masse ondule. Tous ses membres semblent faits d'eau — la même eau dont Narel a vu la texture et la couleur, quelques minutes plus tôt, en équilibre sur sa chaîne au-dessus du vide. Ses cheveux ondulent comme des tentacules. Et dans son regard, un éclat de nacre, de ceux qu'on trouve au fond des coquillages restés au soleil. C'est bien son frère. Ce n'est plus vraiment son frère. Un instant suspendu, une demi-seconde à peine : il croise le regard de Narel. Puis les mains le tirent en arrière par les cheveux, lui renversent la tête vers la Fosse, vers Frère Flux. Les deux hommes le touchent le moins possible, répugnant à cette matière liquide, et n'en crient que plus fort qu'il faut sacrifier le monstre. --- ## Chapitre 3 — Noyé dans une main *Narel, Hobb* Les deux hommes traînent Aaron vers le bord, vers Frère Flux qui attend. Il se débat contre eux, ils ne le lâchent pas. Hobb s'élance. De sa botte, il a sorti une lame — un petit surin, un morceau de fer aiguisé des heures durant, emmailloté d'une ficelle savamment tressée. Il fonce sur le premier colosse, les mains levées, en hurlant *« Arrête ! »*. Mais l'homme, dans son mouvement de recul devant l'horreur qu'il tient, le balaie d'un coup de bras. Hobb se retrouve derrière lui, à peine remarqué : l'attention du gaillard est toute rivée sur Aaron. Narel, elle, prend son élan et bondit sur le dos du second homme. Elle lui plante les dents dans les trapèzes, façon petit vampire, s'accroche d'une main à son épaule, le frappe de l'autre. L'homme hurle, se démène pour la déloger. Elle tient bon. Aaron crie son nom. Et, d'un mouvement d'épaule, il abat son coude dans le visage de l'homme que Narel chevauche. On entend, quand il bouge, comme un clapotis d'eau : le coude se fond sur le visage, et la tête de l'homme se retrouve entièrement prise dans l'eau. Il se noie, debout, happé par ce bras devenu liquide. Aaron raffermit sa prise de son autre main, tient la tête dans le creux de son corps. Narel a lâché — bouche bée, saisie, mais sans peur — et le gaillard s'effondre au sol, inerte, incapable de reprendre son souffle. Hobb revient à la charge, tente de planter la cuisse du premier homme — et se fait cueillir en plein visage d'un revers violent. Il tombe sur le derrière, sonné, la lame encore au poing. Frère Flux s'est relevé. Il lève les bras, se tourne vers le bâtiment pour porter sa voix comme aux Échos. *« Voilà la créature que Père Abîme protégeait dans les méandres. Voilà ce que ça produit. C'est en train de tout détruire. Jetez-les dans la Fosse ! Jetez-les dans la Fosse ! »* La population, un instant sidérée par cette chose étrange, se ressaisit. Quelques costauds s'avancent, d'abord timides, puis prennent leur élan et foncent sur Aaron. Sur le visage de Frère Flux passe un sourire sadique. Certains atteignent la plateforme — et le Puits cède. Les pierres se défont, l'ensemble s'affaisse, la plateforme bascule, retenue par quelques chaînes seulement. Plus loin, Fulguraxx pend dans le vide, accroché d'un seul bras. Des corps chutent de part et d'autre. Aaron a le réflexe d'attraper Narel par la taille et la ramène contre lui — et Narel retrouve d'un coup son parfum, cette odeur qu'elle reconnaît entre toutes. Mais le corps qui l'enserre est liquide, ferme et moite à la fois ; ses vêtements s'imbibent, ses cheveux se collent à sa peau. Autour d'eux, la plateforme continue de pencher vers le vide. --- ## Chapitre 4 — Le clapotis derrière la porte *Vespera, Cillithéon* Ailleurs, à l'écart, Vespera émerge. Des cris lui parviennent, très lointains ; elle ne sait pas dire s'ils sont réels ou seulement dans sa tête. Elle est allongée sur un bureau, dans une pièce étroite. Tout est dans le brouillard. Près d'elle, une présence qu'elle sent plus qu'elle ne la voit : Cilly. En face, un peu plus loin, un cadavre sous une couverture à moitié tombée — le Maître-Ingénieur, éventré. Une fenêtre ouverte au-dessus de lui. Une porte close sur la droite. Une forte odeur de camphre, sans doute pour couvrir celle de la mort. Et, assise par terre, la tête penchée, la Peseuse. Elle la regarde de ses yeux fixes. Elle est morte. Vespera se redresse avec peine. Ce n'est pas une douleur — c'est un épuisement immense, comme si elle n'avait pas dormi depuis trois jours. Le souffle passe, difficilement. Elle se frotte les yeux, cherche à y voir plus clair. Une main se pose sur son épaule. Elle relève la tête : un grand bandeau à la place des yeux, et un sourire doux. *« Où sont les autres, Cilly ? Narel, Hobb ? »* *« Ils sont descendus dans la foule. »* Quand Vespera prend la main tendue pour se lever, Cilly la trouve glacée — froide comme celle d'un cadavre, et tremblante. Pour quelqu'un qui vient de passer un long moment sous un soleil de plomb, c'est troublant. Vespera serre les doigts. Elle ne le ressent pas, dit-elle. Cilly explique, doucement. Hobb et Narel ont cru reconnaître Aaron — le frère que Narel a perdu, l'ami de Hobb. Fulguraxx a tenu à les accompagner ; elle n'a pas réussi à l'en dissuader. Et elle ne pouvait pas les laisser tous les deux sans surveillance, Vespera et Kev, dans l'état où ils étaient. Sa voix se casse dans les cris qui montent, au loin, de la plateforme. *« On ferait peut-être mieux d'aller les chercher »*, souffle Vespera. *« C'est la cohue, dehors. Dans ton état, tu ne tiendrais pas deux secondes au milieu de la foule. »* Mais Vespera se lève déjà et se met à fouiller les placards, à les vider, fébrile — des gestes lents, poussifs, elle s'essouffle vite. Elle finit par tirer le rideau qui recouvre le cadavre, découvrant une porte. Derrière : un clapotis léger, à peine audible, comme des gouttes ou de petites vaguelettes. Elle ouvre. La pièce est sombre, fraîche, humide. Plusieurs tables les unes contre les autres, et sur chacune un cadavre sous un drap. Le clapotis, ce sont des gouttes de sang qui tombent sur le sol. L'odeur est infecte, et gagne déjà l'autre pièce. *« Vespera ! Mais qu'est-ce que tu fais là ? »* *« Il y a peut-être une sortie par là. Pour les rejoindre en bas. Plus rapide, peut-être. »* *« Un : tu ne tiens pas debout. Deux : cette porte donne sur le fin fond de l'univers, là où il n'y a que la mort, Gueule Noire et la nuit. Retourne t'asseoir. Je vais m'occuper de toi et de Kev — il est au plus mal. Fulguraxx nous ramènera les petits. S'il te plaît. »* Vespera ne cherche pas plus loin. Elle revient, s'affale sur une chaise, la tête ballante, des gouttes de sueur au front, le regard qui fuit d'un côté et de l'autre. Elle n'a pas l'air d'être elle-même. Cilly lui touche le front, les joues, cherche son pouls — et son attention se porte, encore, sur la lumière nacrée qui court sous sa propre peau rocailleuse, à travers les craquelures, fluide, en mouvement. Au fond de la pièce voisine, la porte restée ouverte, un bruit monte. Peu humain. Comme des tentacules qui se ventousent et se décollent. Cilly se retourne vivement. Là-bas, dans le noir, une seule chose : une lueur rouge, petite, mais d'un rouge intense. --- ## Chapitre 5 — Le second adieu *Narel, Hobb* Sur la plateforme, tout penche. Le pont s'est presque entièrement effondré ; il ne reste que quelques chaînes, où s'accrochent les plus vifs. Fulguraxx pend toujours dans le vide, retenu par un seul bras. Frère Flux, lui, vocifère, hurle à l'hérésie, pointe Aaron comme le responsable de la chute. Narel a tout juste eu le temps de serrer Aaron en retour, de le sentir contre elle dans sa forme nouvelle. Elle se redresse, quitte ses bras, se place aux côtés de Hobb, le dos courbé, prête à bondir. Hobb tient son surin, menaçant, le passant de l'un à l'autre — le dernier homme debout, et Frère Flux qui approche. Frère Flux tire des plis de sa toge une sphère un peu difforme, qu'il a l'air ravi de retrouver là — elle n'est pas tombée avec lui, la première fois, au fond de la Fosse. Il psalmodie. La sphère s'élève de quelques centimètres au-dessus de sa paume. Il avance, confiant, un sourire terrifiant aux lèvres, les yeux injectés de sang, rivés sur Aaron qu'il voit comme le mal à éradiquer de cette île. Hobb ne réfléchit pas. Il fonce sur Frère Flux, la lame en avant, pour se donner du courage autant que pour frapper, visant le ventre. Mais avant même de toucher, un courant électrique le traverse tout entier et le projette en arrière. Il retombe près du bord, secoué de tremblements, recroquevillé, les membres serrés, le regard révulsé et fixé sur Aaron. Frère Flux n'a même pas ralenti le pas — il ne l'a pas même remarqué sur son chemin. *« Hobb ! Non ! »* Aaron voit tout : Frère Flux et sa sphère qui approchent, la foule qui grossit et se resserre sur Narel et sur lui, Hobb à terre. Son corps s'affine et se répand comme l'eau qu'on jette en l'air, et il vient se pencher sur l'enfant. *« Hobb, est-ce que tu m'entends ? »* Les yeux de Hobb roulent vers le haut. Un oui, malgré les tremblements. Aaron retourne à sa place. Il regarde Hobb. Il regarde Narel. Il écarte les bras. Et il bascule en arrière, dans la Fosse. Hobb ne peut rien faire d'autre que pleurer — des larmes qui coulent sans qu'il bouge, les doigts crispés comme s'il tenait quelque chose de toutes ses forces. Quelque chose, ou quelqu'un, qui lui échappe pendant qu'il chute lentement dans le noir. Narel a suivi Aaron du regard. Une seconde, elle a espéré qu'il saisisse Hobb, qu'ils s'enfuient tous, loin de Frère Flux et de ces gens venus réclamer sa mort au nom de croyances dérisoires. Au lieu de ça, elle le voit s'élancer lui-même dans le vide. Elle court jusqu'au bord, tend la main, penche presque la moitié de son corps au-dessus de la Fosse, hurle son nom. *« Aaron ! Aaron ! »* Elle le regarde chuter, l'image de plus en plus floue derrière ses larmes, jusqu'à ce qu'il quitte tout à fait son champ de vision. Alors seulement, sa main retombe. Autour d'elle, la foule exulte. Frère Flux fait sauter la sphère dans sa paume. Les bras se lèvent, les bouches crient — mais Narel ne les entend qu'à peine, tout tourne au ralenti. Ces gens sont fous de joie de la mort de quelqu'un qu'elle aime, quelqu'un qu'elle sait bon. Et quelque chose, en elle, se met à brûler — une colère qu'elle ne se connaissait pas. Elle se redresse. Les poings serrés, le corps tremblant. Un dernier regard à Hobb, qui frissonne encore au sol, puis à Frère Flux, si fier de son geste, si certain de détenir le savoir et d'être le sauveur de son peuple. Et elle hurle, à pleins poumons : *« Je vous souhaite que cette île soit détruite ! Je vous souhaite de tous mourir ! »* Puis elle retombe à genoux, et se laisse aller à ses sanglots. --- *Deux fois la Fosse aura pris son frère à Narel. La première, elle ne l'a pas vu partir. Cette fois, elle a tout vu — les bras qui s'ouvrent, le corps qui bascule, l'eau qui retourne à l'eau. Ailleurs, sous une ville qui s'effrite, derrière une porte que personne n'aurait dû pousser, une lueur rouge bat doucement dans le noir, patiente. Et sur la plateforme qui penche, une enfant à genoux souhaite la mort d'une île entière. Elle n'a plus rien à perdre. C'est presque toujours à ce moment-là que les enfants deviennent dangereux.*