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# Le Chant des Reliques — Saison 2, Épisode 16
## *T'en fais qu'à ta tête*
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> *Ce soir, à Gueule Noire, on rouvre des plaies qu'on croyait cicatrisées sous vingt ans de silence. Un plan qu'on corrige sans permission, une artère qu'on pince d'un geste de laborantin, une passerelle où deux enfants jouaient trop près du vide. On apprend qu'une femme qui n'en fait qu'à sa tête peut sauver le mauvais des trois — et le payer chaque jour depuis. Et que la curiosité, quand elle est tout ce qui vous reste, vous pousse vers la seule porte qu'on vous a toujours interdit d'ouvrir.*
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## Chapitre 1 — La vieille forge
*Vespera*
Ils descendent. Les marches sont humides, plus sombres qu'à l'ordinaire, fissurées par les secousses qui ont labouré l'île jusque dans ses recoins. Fulguraxx ouvre la marche, silencieux. Vespera suit, à quelques pas. Le silence devient pesant — il n'y a que le bruit qui résonne dans le couloir.
Ils traversent les forges récentes, descendent encore. Et arrivent à la vieille forge. Des hauts fourneaux comme de grosses cheminées d'acier, des cuves où l'on trempait jadis le métal brûlant, des morceaux de charbon partout. Un endroit que plus personne ne fréquente — sauf lui, de temps en temps. Le peu d'insectes qui vivent sur cette île ont élu domicile ici.
Fulguraxx plonge le bras dans un fourneau éteint, écarte de vieilles pièces d'acier, et sort des plans. Des plans que Vespera connaît. Il les étale là où l'on frappait le métal. Et seulement alors, il daigne la regarder.
Elle s'approche, jette un œil. Ce ne sont pas de simples relevés : il a tout refait, remis à jour avec une précision qui a dû lui coûter. Lui, l'homme de terrain, l'homme d'intuition, qui hait les calculs — il a tiré des droites, tenté des mesures. Pour ça, il a fallu des dizaines d'années.
*« Il y a un problème. »*
*« Pas qu'un. Il te manque plein de choses. »*
Ce qui lui manque, surtout, c'est une zone entière. Jamais cartographiée. Les plans d'origine étaient faux — ils indiquaient des lieux qui n'ont jamais existé. Et là, en bas, autour du Puits, un anneau. Comme si toutes les alcôves étaient reliées par une salle ronde, tout en bas.
Vespera sort un crayon gras. Machinalement, sans un mot, elle corrige. Elle replace l'entrée là où elle devrait être, griffonne deux calculs, abaisse l'anneau bien plus bas qu'il ne l'avait posé. Fulguraxx la fixe, bras croisés, le regard noir, sans même regarder ce qu'elle fait.
*« T'étais obligée de rayer ce que j'avais fait ? »*
*« Si là y'a rien, autant le barrer. »*
*« T'as fini de me corriger tout ce que je dis, tout ce que je pense ? T'as écouté une fois dans ta vie sans faire ta leçon — ou tu n'en fais qu'à ta tête ? »*
Le ton monte. Elle lui rappelle que s'il était venu la chercher, c'est bien parce qu'il en était incapable seul. Lui rétorque qu'il a essayé, vingt ans durant, et que les calculs ne seront jamais son truc. Il compte descendre. Par l'entrée. Elle lui montre, calculs à l'appui, qu'il n'y a qu'une entrée et aucune sortie.
*« On verra bien. Je pense que c'est là que ça se joue. »*
Il connaît cette île comme sa poche — par le dessus, par le dessous, et même un peu autour de la Fosse, du temps où il plongeait. Cet endroit-là est le dernier mystère, et il en est sûr : ça vient de là. L'île ne devrait pas être dans cet état. Quelque chose, ou quelqu'un, agit en dessous.
Vespera tente autre chose. *« Viens avec moi. Viens avec nous. On n'a que des mauvais souvenirs ici. »*
*« Moi ça me va. »* Un temps. *« Et on ne serait pas là, à se déchirer, si tu n'en avais pas fait qu'à ta tête. »*
*« Je ne suis pas la seule fautive de l'histoire. »*
*« C'est pas le souvenir que j'en ai. »*
*« On n'en a jamais vraiment parlé, du souvenir que tu en as. »*
Il propose qu'ils s'arrêtent là. Et qu'ils rejouent ce souvenir — celui qu'aucun des deux n'a jamais raconté à voix haute.
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## Chapitre 2 — L'odeur qui assomme
*Cillithéon, Narel, Hobb*
Pendant ce temps, à l'atelier des Fondeurs, Kev est livide. Allongé sur la table, il respire vite, il a perdu beaucoup de sang. Cillithéon presse un linge sur la plaie au cou, surveille sa température, l'humecte, l'hydrate. Elle n'est pas médecin, mais elle fait ce qu'elle peut. Narel et Hobb regardent.
Cillithéon montre à Hobb comment maintenir la pression, puis se tourne vers la mallette qu'ils ont rapportée. Narel, près des pieds de Kev, passe d'un visage à l'autre, les yeux écarquillés. Elle essaie de détendre — *« Nous on est bien trop malins ! »* — donne un coup de coude à Hobb.
Hobb, lui, ne comprend pas. *« Pourquoi couper des têtes ? Pourquoi couper des corps ? Lui, il est en train de mourir, et le seul truc qu'on pense, c'est se trucider plutôt que de s'entraider. »*
*« Chez moi, on respecte toute vie »*, répond Narel. *« On ne tue même pas les animaux. Sauf une fois par an, pour le grand festival. C'est la première fois que je vois des gens s'en prendre les uns aux autres comme ça, sans raison. Ou alors la raison m'échappe. »*
*« Peut-être que ces gens essaient juste de survivre. »*
C'est en fouillant les fioles qu'une odeur monte. Acide. Elle prend le nez, la gorge. Cillithéon approche un flacon des narines de Kev pour le réveiller — et l'odeur frappe les enfants de plein fouet. L'estomac qui se noue, les muscles qui se tétanisent. Une douleur physique. Hobb se bouche le nez puis, par réflexe, attrape le linge qu'il pressait contre la gorge de Kev et se le plaque sur la bouche pour respirer — et se rend compte qu'il a du sang plein le visage. Narel se fait un masque de son haut.
Cillithéon, elle, ne sent rien. Elle colle son nez au flacon : rien. Étonnée de les voir réagir si fort, elle approche la fiole de Narel. *« Oui, ça sent vraiment fort ! »* Et Hobb s'effondre, évanoui, lâchant la plaie de Kev.
Narel panique, plaque sa main sur la blessure pendant que la tête lui tourne. Cillithéon rebouche le flacon, demande à Narel d'ouvrir la fenêtre. Mais il n'y a pas de fenêtre, ici — on est dans les souterrains. Narel le constate, puis pense au passage secret : comme aux épisodes précédents où ils avaient emprunté les trappes d'aération, elle désigne celle qui court plus haut le long du mur. Elle tire une chaise, grimpe, s'attaque au mécanisme.
Et c'est à ce moment, dans le dos de Narel, que deux silhouettes entrent.
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## Chapitre 3 — La Peseuse et l'artère
*Cillithéon, Narel*
Deux gardes du Seuil, lances et armures à plaques. Et entre eux, une femme. Cheveux attachés, lissés — mais moins parfaitement que la première fois. Petites lunettes serrées. Un regard qui ne cligne presque jamais.
La Peseuse.
*« Fulguraxx. Où est-il ? »*
Cillithéon répond qu'il n'est pas là. La Peseuse balaie la scène du regard : une étrangère grise chancelante, un enfant inconscient au pied de la table, un autre qui presse une gorge ouverte, une mallette pleine d'outils. *« Qu'est-ce que vous faites avec son apprenti ? Qu'est-ce que vous lui avez fait ? »*
Elle ne semble pas mesurer la situation. Elle accuse, à demi-mot, comme si Cillithéon torturait l'enfant. Narel saute de sa chaise, manque de tomber, s'interpose. *« Cilly nous aide ! Elle essaie de sauver Kev ! Vous avez pas le droit de dire qu'elle fait des choses mauvaises. C'est pas vrai. »*
Sans un mot, la Peseuse trace un petit rond du doigt. Les gardes baissent leurs lances, avancent. Les pointes touchent la poitrine de Cillithéon, qui ramène Narel contre elle sans lâcher le linge du cou de Kev.
*« Vous avez brusquement changé de point de vue, madame. »*
*« Beaucoup de choses ont changé sur l'île, dernièrement. À qui peut-on encore faire confiance ? Même les gens que j'estimais le plus ne sont plus dignes de confiance. Reculez, madame. »*
Cillithéon ne la lâche pas des yeux. *« C'est plus facile, n'est-ce pas ? »* La Peseuse hausse un sourcil par-dessus ses lunettes. *« Plus facile que… »* — *« De trouver un bouc émissaire. Il faut toujours un bouc émissaire, n'est-ce pas ? »*
*« Pour la justice, évidemment, le bouc émissaire, c'est l'enfant que vous êtes en train de maltraiter. Reculez. »*
La lance s'enfonce dans l'épaule. Cillithéon serre les dents et laisse faire. Narel supplie. *« Est-ce que vous pouvez le soigner ? Est-ce que vous pouvez le sauver ? »*
*« En tout cas je ne peux pas faire pire que ce qui a déjà été fait. »*
Elle s'approche — jamais à plus de deux pas, toujours les gardes entre elle et eux. Elle triture la plaie sans ménagement, avec quelque chose d'écœurant dans le geste. Puis elle attrape un petit clip — une de ces pinces qu'on enfile sur une corde pour compter —, le frotte d'un chiffon, et le referme au fond de la gorge de Kev pour clamper l'artère. Elle s'essuie les mains, dédaigneuse, comme on remue des glaçons dans un verre.
*« Chez les humains, deux grosses artères. Celle de droite a été touchée. La plaie est profonde, suffisamment pour que cet enfant perde la vie. On clampe — le sang ne fuit plus. La deuxième artère fera son travail. »* Un temps. *« S'il s'en sort ? Il n'y a que la Fosse qui le sait. Soit il ira, soit elle le sauvera. C'est ce que dirait le Père Abîme. Pour ma part, je ne peux rien vous dire. »*
Puis elle énonce ses conditions. Elle représente un pays qui disparaît, comme Cillithéon représente le sien. Elle a des informations, celles qu'on lui avait demandées. En échange, elle veut savoir où sont Fulguraxx et Vespera, et comment le Maître-Ingénieur a été tué — *« on l'a découvert mort. Et éventré. »*
Cillithéon lui oppose que l'état de l'île est plus responsable de cette mort que Fulguraxx. Narel jure l'avoir vu mourir, déjà blessé, sans Fulguraxx dans les parages. La Peseuse ne cligne pas des yeux, scrute chaque réaction. Elle sort un cristal long et pâle, vert tirant vers le blanc.
*« Sur mon bureau, si vous arrivez à l'atteindre, il y a le grimoire qu'on m'avait demandé. Ceci vous y donne accès. En échange, dites-moi où est Vespera. Ou Fulguraxx. Sinon, cet objet partira dans la Fosse. Avec tout le reste. Vous y compris. Et les vôtres. »*
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## Chapitre 4 — La photo, vingt ans plus tôt
*Vespera*
Une quinzaine, une vingtaine d'années plus tôt. Vespera a encore son œil. Fulguraxx a encore ses deux bras, ses deux jambes. Ils viennent juste de poser pour la photo — celle-là même qu'on retrouvera un jour au fond d'une mallette de cuir.
*« C'est quand même sympa de les voir comme ça, non ? »* Il la regarde avec un sourire.
*« Je me dis qu'on devrait peut-être la refaire. Je suis pas sûre. »*
*« Moi, c'est très bien comme ça. C'est dans l'instant. Arrête tes calculs tout le temps. Faut que ça soit parfait, faut que ça soit aligné. Moi, je te trouve pas mal. »*
*« J'aimerais bien qu'on garde un beau souvenir de nous deux. J'ai envie d'être parfaite. »*
Il la taquine sur son léger strabisme — *« ça peut même te donner un certain charme »* — elle proteste, sourit, tendre.
Sur la photo, il n'y a qu'eux deux. Les enfants auraient dû y figurer aussi — Vespera les avait endimanchés, leurs cravates un peu trop serrées, à la mode du continent. Mais ils ne sont pas rentrés pour la photo. Ils sont dehors, partis jouer. Fulguraxx s'agace. *« Ils respectent rien. Je leur donne une consigne, ils n'obéissent pas. Ils n'en font qu'à leur tête, tout le temps. C'est insupportable. »*
*« C'est ce qui fait tout leur charme, non ? Ils sont malins, ils sont futés. Un peu comme toi, quand je t'ai connu. »*
Vespera part vérifier du côté des pontons. Fulguraxx s'avance, lui, vers la passerelle qui mène à la plateforme au-dessus du vide — l'endroit d'où le Père Abîme fait ses sermons, là où une voix porte sur toute la place. Il compte appeler les enfants. Il baisse les yeux.
Ils sont là. Tout en bas. Au bord de la Fosse, en train de jouer à toucher l'eau qui coule des canalisations — alors hautes, en travaux, qu'on prévoyait d'abaisser sous les alcôves. L'un tient l'autre par les pieds.
Figé par la peur, Fulguraxx crie leur nom. Le vent couvre sa voix. Alors il se retourne vers le bâtiment et hurle de toutes ses forces, pour que le son rebondisse. À l'autre bout de la place, Vespera l'entend comme s'il criait dans son oreille. Une voix qu'elle n'a jamais entendue ainsi — pleine d'effroi. Son sang se glace. Elle court.
Le cri effraie les deux garçons. L'un lâche le pied de l'autre. L'enfant tombe.
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## Chapitre 5 — Le bras dans le tuyau
*Vespera*
Fulguraxx s'élance, geste désespéré. Il saute, attrape l'enfant, se retourne pour encaisser le choc contre la paroi de la Fosse. Coup de chance : ce n'est pas la roche qu'il heurte, mais une bouche de canalisation. Il y enfonce le bras, s'y retient, l'enfant serré contre lui.
Le second garçon — Vik — au bord, se penche, tend les mains, panique. Plus Fulguraxx lui crie de reculer, plus il s'avance. Il bascule. La main de Vespera le rattrape au dernier instant. Il pend, juste à côté de Fulguraxx.
Vespera tient un enfant dans les bras, tend l'autre main pour saisir le second. Mais son bras tremble déjà. Fulguraxx, dans le tuyau, enfonce sa main plus profond pour se hisser. Un cri de douleur atroce lui échappe. Il crie son nom — *« Vespera ! »* — à moitié en pleurant. Il coince l'enfant entre ses cuisses, tire sur son bras valide. Et quand son autre main ressort du conduit, ce n'est plus qu'un moignon sanguinolent qui glisse sur la pierre.
Puis le conduit lâche. Un geyser de vapeur brûlante jaillit, lui colle la peau, lui dévore les jambes. L'enfant qu'il portait crie. Dans un dernier sursaut, Fulguraxx le lance vers le haut — il flotte, monte jusqu'au niveau de Vespera, qui tend le bras, manque de tomber avec eux, l'attrape. Elle a maintenant les deux enfants pendus au bout de ses bras, et elle hurle en hissant de toutes ses forces.
Le premier enfant glisse. La chaleur, la vapeur, la sueur. Il échappe à ses mains. Il tombe. Trop loin pour le rattraper.
Fulguraxx, hissé à un bras au niveau des pieds de Vespera, les jambes inertes, le moignon flottant dans le vide, veut lâcher prise pour le rattraper en bas. *« Il est trop loin. Tu n'y arrives pas »*, lui souffle-t-elle — et la main de Vespera l'agrippe, le retient. Il la regarde. Un regard d'incompréhension. Le second enfant, accroché à elle, tente encore de la hisser. *« Papa ! »* C'est la dernière chose que Fulguraxx entend, avant que sa tête bascule en arrière et que tout s'éteigne.
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## Chapitre 6 — Le souvenir qu'on ne dit pas
*Vespera*
La vieille forge, de nouveau. Les plans étalés sur l'enclume. Vespera demande : *« C'est quoi, le souvenir que t'en as, toi ? »*
Fulguraxx lève le bras pour se gratter la tête — et l'hydraulique de son bras mécanique grince encore, comme un écho de la canalisation d'alors.
*« T'aurais jamais dû essayer de me sauver. T'aurais dû t'occuper des enfants. Les mettre en sécurité. C'est ça, le rôle d'une mère. Pourquoi tu m'as attrapé ? »*
*« Parce que je ne voulais perdre aucun de vous trois. »*
*« Ben voilà. On a tout perdu. La famille, les enfants. Même nous, on s'est perdus. »*
Elle plaide — si c'était à refaire, elle n'agirait pas ainsi, il le sait. Il refuse de l'entendre. *« Non. Tu n'en fais qu'à ta tête, tout le temps. Comme ces gamins. On leur disait de reculer, ils reculaient pas. De rester, ils restaient pas. Toujours curieux de savoir comment ça marche. »*
*« T'étais comme ça quand je t'ai connu. Curieux. À vouloir explorer plus loin, comprendre. On te disait de pas aller à certains endroits, t'y allais, tête baissée. »*
*« C'est pour ça que je veux aller dans cette pièce. Y'a plus que ça qui me reste. Le seul endroit que je n'ai pas exploré. »*
*« Et après ça ? »*
*« Au revoir. »*
Vespera craque un peu plus. *« Moi aussi, ça me bouffe. T'es pas le seul. Je crois que je suis encore là un peu grâce à toi. Même si on s'est perdus. »* Il insiste — pourquoi n'a-t-elle pas reculé, pourquoi n'a-t-elle pas mis les enfants en sécurité ? Ils auraient pu avoir un autre père. *« Regarde-moi. Qu'est-ce qu'il me reste ? »*
*« Et si t'avais pris leur place ? Moi, qu'est-ce qu'il me serait resté ? Qu'est-ce que j'aurais fait sans toi ? »*
Les joues de Vespera rougissent. Il évoque ce que les enfants seraient devenus aujourd'hui — plus âgés que Kev, plus costauds, ils auraient repris la relève. Le pacte qu'ils avaient signé en les recueillant : les élever ensemble. *« Et ça, tu l'as trahi. »*
*« Je le sais. Je le paye tous les jours. Et tu me le rappelles tous les jours. »*
Il marque un arrêt. *« C'est bien la première fois que je t'entends dire "je le sais". La première fois que c'est pas "parce que ça glissait", "parce que j'ai pas vu", "parce qu'il faisait froid". Vingt ans pour le dire. »*
*« Je crois que c'est parce qu'aujourd'hui j'ai retrouvé des gens que j'ai pas envie de perdre à nouveau. Le petit Kev. Narel. Hobb. De bons gamins. Ils me les rappellent trop souvent — surtout à moi. »*
Fulguraxx s'approche, discrètement. Il est grand. Il la prend dans ses bras et la serre. Et tout lâche, d'un coup, chez Vespera. Un petit cri de douleur, comme retenu depuis vingt ans. Elle s'effondre contre son épaule, renifle, essuie ses larmes de la paume.
*« On va sortir de là »*, dit-elle. *« Mais pour ça, il faut qu'on aille dans cette salle. »*
Elle hoche la tête, contre lui. Décidée.
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## Chapitre 7 — Ce qui ne sert à rien
*Cillithéon, Narel*
L'atelier, de nouveau. La Peseuse se tient toujours entre Narel et Cillithéon, le regard planté dans celui de l'étrangère, un fond de malice à lui soumettre pareil dilemme. Cillithéon la fixe en retour, déglutit plus que de raison.
*« Vous jouez avec des vies, ça ne vous pose pas de problème »*, lance Cillithéon.
*« C'est vous qui jouez avec des vies »*, rétorque la Peseuse. *« Moi, je viens d'en sauver une. Et vous ? »*
*« On avait un accord »*, reprend Cillithéon. *« Mais vous voyez bien qu'aujourd'hui, les perles ont perdu un peu de leur valeur. Qu'est-ce qui me dit que ce grimoire est vraiment là où vous prétendez ? »*
*« Je ne mens pas. Pas comme cette petite effrontée. »* Le regard de la Peseuse glisse vers Narel, qui se retient fort de répliquer. *« Et si vous mentez, je le saurai bien assez tôt. »*
Le calcul, Cillithéon le fait en silence. Livrer Vespera, c'est obtenir le grimoire et les informations qu'elle est venue arracher à cette île — la trace du Terraformateur, peut-être la seule chance de sauver son peuple qui s'éteint. Se taire, c'est protéger Vespera et condamner les siens. Le choix n'a rien d'évident.
La Peseuse scrute le visage de Cillithéon — les yeux pour ce qu'elle peut en deviner sous le bandeau, le nez, la bouche, les joues. À l'affût du moindre signe. Cillithéon ne plie pas. *« Je crois, madame, que la gravité de la situation vous a fait perdre quelque peu la raison. Je ne sais pas où est Vespera. Je ne sais pas où est Fulguraxx. On ne les a pas vus depuis plusieurs jours. »*
Elle se tourne vers Narel, s'agenouille à sa hauteur, le visage tout près du sien. *« Pèse bien tes mots. Je sais les compter. »* Les gardes baissent leurs lances quand l'enfant avance. Narel soutient le regard, serre les poings, pense à Vespera, à tout ce qu'elle a fait pour elle, au fait que dire où elle est, ce serait littéralement la trahir. Et elle répond, avec toute l'auto-persuasion qu'elle arrive à se donner : *« C'est la vérité. »*
La Peseuse la fixe comme un diamant qu'elle scruterait. Puis elle se redresse.
*« Alors vous ne me servez à rien. »*
Elle recule, sort, les gardes lui emboîtant le pas, lances toujours pointées. Narel attend qu'ils aient disparu à une intersection, referme la porte, se retourne vers Cillithéon — mi-fière, mi-inquiète. *« Maintenant, il faut qu'on retrouve Vespera et Fulguraxx, il faut qu'on les prévienne que— »*
Cillithéon lui pose un doigt sur la bouche. De l'autre main, elle montre son oreille. Et elle hoche la tête : oui — mais en silence. La Peseuse, peut-être, écoute encore.
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## Chapitre 8 — Tout est gris chez moi
*Cillithéon, Narel, Hobb*
Narel s'approche de Hobb resté au sol, le prend par les épaules et le secoue. Il reprend ses esprits. *« Je suis désolé, je crois que j'ai lâché le torchon. Je me suis endormi. »*
*« C'est pas ta faute »*, le rassure Narel. *« C'était à cause du liquide qui sentait pas bon. Kev va un peu mieux. Au moins, il saigne plus. »*
Cillithéon refait le pansement au cou de Kev avec ce qu'elle trouve dans la mallette — du tulle immaculé, des bandes pliées, quelques fioles douteuses de désinfectant. Elle décide de l'emmener avec eux, pour le garder à l'œil, et de partir à la recherche de *qui-vous-savez*. Hobb, lui, ne comprend rien à ces messes basses. *« J'ai une mission pour un petit guerrier qui serait prêt à nous aider »*, lui glisse Cillithéon — avant de l'envoyer chercher tous les tissus qu'il pourra trouver dans le bureau de Fulguraxx, les plus grands formats.
*« Mais c'est un truc de femme de ménage, ça. C'est pas un truc de guerrier. Tu te fous de moi ? »* Il sort en grognant.
Pendant que Cillithéon emmaillote Kev, Narel s'approche, la regarde nouer le pansement. *« Tu me rappelles un peu ma maman. »* Elle parle de chez elle, de la forêt verte à perte de vue, du temps où elle tombait souvent — avant d'être aussi agile — de la fois où elle a raté une branche en grimpant trop haut, de sa mère qui l'a privée d'escalade une semaine entière. De la cicatrice à son genou. De la lune et des étoiles qu'elle regardait avec son frère, installés sur les ponts de cordes, quand il n'y avait pas de nuages.
*« Ici, tout est nouveau. Mais tout est froid, et gris, et dur. »*
*« Ça ne te plairait pas trop, chez moi »*, répond Cillithéon. *« Tout est gris, et froid, et dur. »*
*« Même si t'es grise, et froide, et dure, des fois tu brilles. Et puis tes yeux, ils sont super jolis. »* Un temps. *« On dirait la lune. Ça brille dans Gueule Noire, et ça me ramène un peu chez moi. »*
Quelque chose passe — ces yeux « comme la lune » que Narel vient d'évoquer, ce chez-soi qu'elle y rattache. Cillithéon, traversée par une émotion qu'elle ne laisse pas affleurer, détourne la tête et se reconcentre sur Kev.
De retour, Hobb tient le linge dans ses mains. Narel, de dos, ne le voit pas. Mais l'œil fin de Cillithéon, malgré la rare lumière, perçoit dans son regard quelque chose qui tremble. Rien sur le reste du visage. Peut-être la mâchoire qui se crispe. Pas de l'admiration, pas de l'appréhension — plutôt une forme de tristesse, à la mention du frère, de la lune, de ce chez-soi qu'on a perdu.
Hobb dépose le linge. *« Bon. T'as plus besoin de moi ? »* Et, sans attendre vraiment de réponse, il prétexte d'aller faire pipi — une raison comme une autre pour filer avant qu'on ne voie ce qui tremble. Il sort. Narel, qui n'a rien vu, en rit, lui adresse un petit sourire et se retourne vers Cillithéon.
*« Bon. Et maintenant, on fait quoi ? »*
*« On prépare Kev. Et on va aller sauver la vie de Fulguraxx et Vespera. Qu'est-ce que t'en penses ? »*
*« C'est un bon plan ! »*
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*Deux fronts, cette nuit, dans le ventre de Gueule Noire. À l'atelier, on emmaillote un gamin qui respire encore et on se prépare à remonter chercher ceux qui ont disparu. À la vieille forge, deux corps usés par vingt ans de reproches finissent par pleurer le même deuil — et choisissent la seule galerie dont aucun plan ne montre la sortie. Entre les deux, un enfant qui ne sait pas lire baisse les yeux pour qu'on ne devine pas ce que la lune lui rappelle. « T'en fais qu'à ta tête » : c'est la phrase qu'on lance aux gamins qui s'approchent trop près du vide. C'est aussi tout ce qui reste quand il n'y a plus qu'une porte à ouvrir, et qu'on a cessé d'attendre la permission.*