[[S02E13 - Épargné Enflammés|< Épisode Précédent]] [[S02E15 - A couteau re-tiré|Épisode Suivant >]] # Le Chant des Reliques — Saison 2, Épisode 14 ## *Sœur Fireproof* --- > *Ce soir, à Gueule Noire, on tient des promesses qu'on n'avait pas faites. Une enfant tend la main à une ennemie suspendue au-dessus du vide, et la remonte. Une femme qu'on croyait de pierre lance un outil à travers les flammes pour sauver une apprentie. Un chef plongeur meurt sans qu'aucun de ceux qui l'ont sorti de la Fosse ne s'en aperçoive. Et un homme dans des flammes appelle « ce gamin » comme s'il avait toujours su son nom.* --- ## Chapitre 1 — Le bras qui retient *Cillithéon* Cillithéon vient de remonter Fulguraxx au-dessus du vide. Elle s'est redressée, lui s'est relevé sans la regarder, et le sol s'est remis à trembler. Pas un frisson — un déchirement. Elle longe la faille qui court le long de la rue, celle où Korven est tombé la fois d'avant. La pierre s'effrite au bout de ses doigts. Elle veut se retourner pour chercher la silhouette encapuchonnée, chercher Korven, mais elle n'en a pas le temps. La secousse passe. Le bord cède. Elle bascule, tête la première, vers le vide. Quelque chose la rattrape par la cheville. Du métal froid. Un poing d'acier qui se referme sans effort. Elle pend dans la Fosse, la tête vers le fond, et au bout du bras mécanique qui la tient, c'est Fulguraxx. Sourcils froncés, visage inexpressif. Il la regarde fixement, sans rien dire, comme s'il prenait son temps pour décider. Cillithéon regarde sous elle. Le vide fait entonnoir, puis des rochers saillants qui bloquent la faille très loin en bas. Pas d'alcôve. Pas d'appui. Rien. Elle relève le visage vers lui. Lentement, sans se débattre, elle bascule le poignet libre qui pendait dans le vide et l'amène à deux mains sur son bras à lui. Elle s'agrippe à travers les pistons. Elle se remet à lui. *« Allez. C'est le moment de montrer que vous pouvez être une meilleure personne. »* *« À vos yeux, je suis une mauvaise personne. Il n'y en a plus d'un qui dirait l'inverse. »* Il la soulève comme on soulève des haltères — sans effort, sans pencher en avant. Il la dépose sur le côté. *« Le bien, le mal — c'est toujours qu'une question de perception. »* --- ## Chapitre 2 — La forge ou la fin du monde *Cillithéon, Fulguraxx* Il ne lui laisse pas le temps de souffler. *« Je vais devoir retrouver rapidement Vespera. »* *« Dites-moi ce qu'elle vous a fait. »* *« Elle a besoin de moi. C'est vous qui dites que je lui en veux. Et effectivement, je lui en veux. »* Il marque un temps. Sa voix devient plus basse, presque pressée. *« Le temps presse. Vous voyez bien que ce morceau de cailloux qui flotte au-dessus de l'océan ne tiendra pas longtemps. On va tous périr. Il y a déjà la moitié des bourgeois qui sont partis avec les bateaux qui étaient à quai. »* *« Il y a d'autres façons de quitter l'île ? »* *« La Fosse. Et on n'en revient jamais. »* Il pointe au loin. Cillithéon plisse les yeux derrière son bandeau. Entre les quatre colonnes de pierre noire qui entourent l'île comme des dents, là où les passerelles laissaient passer les navires, des **murs d'eau** se sont dressés. Hauts, lourds, immobiles malgré la pluie qui les frappe. Les bateaux ne sortent plus. Les bateaux ne rentrent plus. *« Probablement un système de défense. Et ça a été activé visiblement au regard de la panique ambiante. »* *« Et pour ça ? »* *« Soit en désactivant les portails, et donc en sortant avec le bateau. Soit en empêchant que cette île se désagrège et emmène avec elle des centaines de milliers de personnes. »* Un temps. *« Pas sans elle. Même si ça me coûte de le dire. »* Cillithéon le sonde à travers le bandeau. Elle écoute le souffle, la tension, le rythme. Elle pense qu'il y a une forme de sincérité. Il ne dit pas tout. Mais elle ne pense pas qu'il mente. *« Le Maître-Ingénieur a disparu. Mais vous êtes au courant déjà, je suppose. »* *« Effectivement. Je ne sais pas pourquoi il a été assassiné. Parce que c'est ça qui s'est passé. Et je pense bien que Vespera le sait. »* Cillithéon pèse cela. Elle propose de chercher ensemble. Lui hausse les épaules — il n'a aucune idée d'où sont Vespera et les enfants. La dernière fois qu'elle les a vus, ils fuyaient Oriane par le marché noir. *« Si vous la croisez, dites-lui que je la retrouverai aux forges. »* Il lui tourne le dos et descend la rue d'un pas pressé. Au détour, il s'engouffre dans un escalier qui plonge dans les Entrailles. Cillithéon le perd de vue. Elle reste seule devant la faille qui mange la rue. Elle hoche la tête à un fragment d'idée qu'elle ne dit pas. Puis elle se retourne vers Korven. --- ## Chapitre 3 — Le poing sur le cœur *Cillithéon* Les Plongeurs sont rassemblés autour de lui, cinq ou six, en demi-cercle. Korven est assis contre une pierre, la tête tombée sur l'épaule. Sa poitrine ne se soulève plus. Cillithéon pose sa main sur son épaule. Le contact est raide. Froid. Elle se redresse. Elle ne dit rien tout de suite. Les esclaves du bateau, plus loin, ont la mine défaite — quelque chose de terrible vient de se passer ici, qu'elle n'a pas vu. *« Sachez qu'il a fait tout ce qu'il a pu pour tenir bon et revenir jusqu'ici, à la surface. »* Les Plongeurs ne répondent pas. L'un après l'autre, ils ferment le poing et le portent contre leur poitrine. Ils frappent. Un rythme lent, sourd, qui se répète. Le plus jeune ose interrompre la cadence. *« Qu'est-ce qu'on fait maintenant ? »* *« Il faut partir. Je sais qu'il reste quelques bateaux libres. Faites tout votre possible pour embarquer rapidement et quitter l'île. »* Un autre relève la tête, la voix dure : *« Ces putains de prêtres, ils ont levé les barrières ! Ils gardent les derniers bateaux pour eux ! »* *« Est-ce que vous connaissez Fulguraxx ? Il a l'air de savoir comment les baisser. Il est parti par là. Il y a très peu, vous pouvez le rattraper. »* Ils suivent la direction du doigt. Ils regardent Korven une dernière fois. Le plus âgé ferme les yeux et dit : *« Merci. Allez les gars ! »* Et ils partent. Cillithéon baisse les yeux sur Korven. Quelque chose de plat passe sur son visage. Avec lui s'en va une part de l'espoir qu'elle nourrissait pour son peuple, pour la montagne qui se réveille. Elle dessine du bout des doigts un signe lent dans le vide à côté de son visage — un geste de chez elle. Puis elle se tourne vers la seule piste qui lui reste. La maison de Hobb. --- ## Chapitre 4 — Pas de cadavre dans la Fosse *Cillithéon* Elle n'a pas fait trois pas que deux Plongeurs se sont approchés. Ils soulèvent Korven, solennellement, et le portent vers le bord du Puits. Les barrières sont pliées dans tous les sens. L'intention est claire : rendre Korven à la Fosse. Frère Flux surgit, accompagné de prêtres et de deux gardes en cuirasse. Il hurle qu'on ne jette pas un cadavre dans la Fosse — *« Si la Fosse l'a rejeté, c'est qu'elle avait ses raisons ! »* — qu'il faut au contraire la nourrir de vivants. Les gardes se déploient ; l'un se met devant les Plongeurs pour les bloquer, l'autre s'approche de Cillithéon. Elle attrape Frère Flux par le col, le tire à elle, presque nez à nez. *« Mais quand est-ce que vous allez comprendre que votre obsession n'est fondée sur rien du tout ? Vous êtes en train de mener votre peuple à la destruction. »* Il la pousse. Il recule. *« T'as pas de leçon à me donner, toi. Rembarquez-la. Foutez ce monstre à la Fosse. »* Le garde le plus proche la saisit au poignet. Poigne d'acier. Elle veut le rabattre sur Frère Flux ; elle tend, elle force ; le sol cède sous le pied du garde. Il tombe en avant en l'entraînant — il la tient encore. Elle bascule à son tour, n'attrape Frère Flux que par la robe, et tous les trois se retrouvent en équilibre au-dessus du vide, le garde pendu au poignet de Cillithéon, Frère Flux tirant sur elle dans l'autre sens. *« Lâche ça, espèce de monstre ! Tombe seule dans la Fosse ! »* Frère Flux lui lance un coup de pied dans l'épaule. Cillithéon arme son pied droit. Coup dans le ventre du garde. L'homme se plie, la prise lâche, il chute. Elle le voit heurter quelques bords avant de disparaître dans le fond. Elle se hisse en s'arrachant à la robe de Frère Flux. Il bascule en arrière sur le coccyx. Le second garde, qui maltraitait les Plongeurs un peu plus loin, se retourne — il est armé d'une barre de fer. Cillithéon ramasse un gros caillou, en prend appui, vise le crâne, lance. La pierre frôle. Le garde se retourne, sourit. *« À ton tour, ma jolie. »* Elle s'avance au corps à corps. Premier coup de poing en pleine mâchoire — il encaisse, mais sa main libre lui chope le cou. Il lève la barre. Elle siffle aux Plongeurs. Le plus sonné se redresse, l'autre se tracte sur sa jambe valide ; les deux se jettent sur le dos du garde et chacun lui attrape un bras. Il se débat. Cillithéon arme un dernier crochet et le frappe en pleine mâchoire. Il tombe. Le poids du soldat tombe sur le sol friable. Sous les pieds de Cillithéon, la pierre se met à craquer en mille endroits — elle qui connaît la roche le sent comme une fine couche de glace au moment de céder. Elle prend appui pour sauter sur le côté. Son pied se coince entre deux pierres. C'est à ce moment que dans toute la ville, une **alarme** se met à retentir. Un son énorme, assourdissant, qui couvre tout le reste. Tout le monde s'arrête. Cillithéon dégage son pied sans difficulté dans le flottement général. Frère Flux est assis par terre, les yeux exorbités, pétrifié, comme si le monde allait lui tomber sur la tête. Cillithéon le regarde un instant — avec une pitié glaciale. Puis elle adresse aux Plongeurs un dernier regard entendu. Faites ce que vous avez à faire. Et elle s'élance vers la cabane de Hobb. --- ## Chapitre 5 — Sœur Fireproof *Vespera, Hobb* Loin de là, dans le cercle de flammes autour de la cabane, la silhouette qui marche dans le feu s'avance lentement. Vespera, Hobb et le mollusque sont au sol. Hobb plaqué contre le mur, paume contre la pierre, les yeux écarquillés. Vespera face à la silhouette qui domine la scène. Une longue épée courbée dans la main droite. Un poignard dans la gauche. La voix, elle la reconnaît avant la silhouette. *« On a des comptes à régler, toi et moi, toutes les deux. »* Sœur Lame. Vespera se baisse, frappe le mollusque au visage avec une violence sèche. Premier coup, deuxième coup — l'homme bascule, sonné, et lâche prise. Elle se redresse, face à Sœur Lame, dos aux flammes désormais à deux mètres cinquante de haut. Et là, le détail qui dérange : Sœur Lame est dans le feu. Pas devant. Pas à côté. *Dans.* Et elle n'a rien. Pas une trace. Le visage tuméfié, oui, marqué d'hématomes — l'étranglement de Vespera l'a marquée — mais le feu glisse sur elle comme l'eau sur une pierre. Vespera sort de sa ceinture une grosse clé à molette. Elle se met en garde. Sœur Lame pivote autour d'elle, les bras écartés, l'épée et le poignard de chaque côté, comme pour l'accueillir. Hobb, contre le mur, ne bouge pas. Son visage laisse paraître une terreur explicite, qu'il ne masque pas. Vespera recule en direction du feu, fait des pas lourds, exprès. Elle cherche du pied une planche fragile, un endroit où le ponton pourrait céder. Elle en sent une. Elle lance la clé à molette d'un seul mouvement, sans viser. La pièce file dans le visage de Sœur Lame, qui lève les bras pour se protéger ; le coup la touche aux poignets, elle lâche le poignard, son épée glisse mais elle la rattrape. Une seconde de battement. Vespera bondit, attrape Hobb au passage, le serre contre sa poitrine — comme un enfant — et s'élance vers la planche friable. Saut à pieds joints. Elle esquive de justesse l'épée qui s'abat sur sa nuque et lui tranche quelques mèches au passage. Le bois cède sous elle. Mais pas comme prévu. Le trou est trop petit pour son buste. Ses coudes se coincent à hauteur des planches. Le corps reste bloqué au-dessus, les jambes qui pendouillent en dessous. Hobb, lui, glisse de ses bras dans le choc, passe à travers le trou et tombe sur une plateforme deux mètres plus bas — éclaté sur le bois, mais entier. Vespera est coincée. Les flammes descendent en mordant le ponton. Le feu ouvre un appel d'air par le trou qu'elle vient de creuser. Sa chair commence à cuire. Elle frappe à coups de coude dans les planches devant elle, à s'arracher la peau des bras, jusqu'à voir le sang couler. Au-dessus, Sœur Lame s'avance, épée armée à deux mains au-dessus de la tête, prête à s'abattre. --- ## Chapitre 6 — L'objet de Kev *Vespera, Hobb* Et de l'autre côté des flammes, une petite voix. *« Attrapez, Madame ! »* Un objet passe à travers le feu et atterrit juste devant Vespera. Comme tombé du ciel. Elle le reconnaît. C'est l'outil qu'elle avait confié à Kev — celui qu'elle lui avait laissé en échange du travail sur la petite boîte. Un outil qui découpe la matière sans effort. Quelque part de l'autre côté du cercle, Kev. Kev qui n'aurait pas dû être là. Kev qui devrait être ailleurs. Vespera n'a pas le temps d'y penser. Elle lève le bras le plus haut qu'elle peut, en se tirant de son long sur ses coudes coincés, et elle attrape l'outil. Sœur Lame abat son épée — elle n'a que le temps de baisser la tête. Quelques mèches de cheveux supplémentaires partent au vent. Elle frappe la planche devant elle. L'outil tranche net. À droite, à gauche, elle creuse de l'espace ; le bois cède ; elle bascule dans le trou et tombe juste à côté de Hobb, deux mètres plus bas. Hobb est éclaté contre une planche, secoué, terrifié. Au-dessus, les flammes roulent au plafond comme un courant d'air. Les poteaux ont commencé à prendre. Et la dernière image que Hobb voit en levant les yeux, c'est Sœur Lame qui arme un poignard derrière une nuque — une nuque qu'on ne voit pas, à travers les flammes — et qui le lance au loin. Un cri aigu monte. Une voix qui pourrait être celle de Kev — Vespera la reconnaît sans en être certaine. Hobb se relève. *« Faut qu'on s'en aille. »* Il prend les devants. Il connaît cet endroit par cœur — c'est sa cabane, c'est son toit. Sous les pontons, il y a un réseau de poutres en croisillon et de planches qui permettent aux Fondeurs de circuler pour les réparations. Lui passe d'une poutre à l'autre à une vitesse incroyable. Vespera, dans ses bottes lourdes et son cuir, peine à suivre. *« Qu'est-ce que tu fais ? Bouge ! »* *« Ne m'attends pas, continue ! »* Elle descend tant bien que mal. Une plante enflammée tombe du plafond et lui crame l'arrière du crâne — elle perd des cheveux, le cou la brûle. Elle bascule sur le côté, tombe sur une plateforme un étage plus bas. Sonnée. Brûlée. Mais entière. La coupe punk, comme dirait quelqu'un de gentil. Et au-dessus, à travers le bois et la fumée, une voix qu'elle connaît trop bien. *« C'est maintenant que ça va s'arrêter, ton cinéma. Et lâche ce gamin. »* Fulguraxx. Le pas mécanique sur les planches. Pas de réponse audible — mais la voix de Sœur Lame, étouffée. Et le cri qui suit. Vespera s'arrête. Elle écoute. Elle bug une seconde. Puis elle se laisse tomber sur la plateforme du dessous. --- ## Chapitre 7 — Le poteau qu'on coupe *Vespera* Elle revient vers le poteau le plus proche. Pas n'importe quel poteau — un porteur. Sans lui, toute la structure au-dessus s'effondre. Elle sort l'outil de Kev. Elle l'active, frotte de gauche à droite. Un sillon apparaît dans le bois. Le poteau cède. Le ponton s'affaisse de son côté — mais pas assez. Il faut un deuxième porteur. L'autre est à dix mètres, et entre les deux, c'est un amas de planches en feu. Elle ne peut plus avancer. Elle ne peut plus reculer non plus — derrière elle, ce qu'elle vient d'affaiblir bouge dangereusement. Coincée entre une structure fragilisée et un mur de planches enflammées. Au-dessus, les voix continuent. Elle entend des cris. Quelque chose se joue qu'elle ne voit pas. Le pas mécanique a cessé. Le cri aigu a cessé aussi. Elle redescend, finalement, en se pendouillant le long des planches. Elle se laisse glisser. Étage par étage, ça devient plus solide, plus accessible, presque facile. Et tout en bas, elle voit deux silhouettes qui l'attendent. Un garçon. Une fille. *« Ah, Vespera ! J'ai cru que tu t'en sortirais jamais. Finalement, t'es pas si grosse. »* --- ## Chapitre 8 — La frontale *Cillithéon, Vespera, Hobb, Narel* Narel donne un coup de coude à Hobb. Puis elle s'adresse à Vespera, plus bas, plus inquiète. Tu vas bien ? T'es blessée ? *« Non, ça va. Mais on n'est pas encore sortis d'affaire. Vaut mieux qu'on s'éloigne et qu'on se mette à couvert. »* Hobb prend le devant — c'est son quartier, forcément. Ils trottinent dans une ruelle. Lui court. Eux suivent comme ils peuvent. La ville, autour, est en miettes : corps allongés, prêtres en panique, alarmes qu'on entend toujours au loin. À l'angle d'une rue, Vespera percute quelqu'un de plein fouet. Tête contre tête. Elle qui était lancée comme une folle s'étale par terre, la main au visage. Au-dessus d'elle, plantée comme un poteau, une grande silhouette grise sous bandeau qui n'a pas bougé. *« Narel ! »* — *« Vespera, ça va, tu vas bien ? »* *« Je suis désolée, pardon, je t'ai pas vu. »* Narel, qui était quelques pas derrière, dépasse Vespera en courant et se jette dans les bras de Cillithéon en la serrant fort. *« J'ai eu tellement peur ! J'ai cru que t'étais tombée dans la Fosse. »* *« Je te mentirais si je te disais que j'en ai pas vu le fond plusieurs fois. »* Vespera se redresse, dépose Narel délicatement au sol. Elle raconte, vite : elle a croisé Fulguraxx. Il lui a dit que les issues étaient condamnées, que des murs d'eau s'étaient fermés. Qu'il y avait un moyen de les baisser. Qu'il la cherchait. Qu'il l'attendait aux forges. Vespera l'écoute jusqu'au bout. *« La dernière fois que je l'ai entendu, c'était à la cabane de Hobb. »* Elle lève les yeux. Le toit de la cabane, plus loin, est entièrement en flammes. *« Écoute. Je sais pas ce qu'il t'a dit. Je sais pas ce qu'il veut. Mais faut pas lui faire confiance. C'est plus le Fulguraxx que j'ai connu. Par contre, il t'a pas menti sur un point. Je connais bien un moyen à sortir d'ici. Y'en a une qui est toujours grande ouverte constamment. »* Elle pointe le sol du doigt. *« Dans la Fosse ? »* *« Je connais un moyen. Ça fait des années que je travaille dessus. C'est complètement sécu. En tout cas, en théorie. »* Cillithéon prend une seconde. *« Excuse-moi. Tu veux dire que Fulguraxx est dans les flammes ? »* *« Alors, il peut bien y rester. »* Elle le dit. Mais à la façon dont elle le dit, on entend qu'elle ne le pense pas. Ça l'attriste de le dire. --- ## Chapitre 9 — La bonté des dettes *Cillithéon, Vespera, Hobb, Narel* *« Pardonnez-moi, Vespera. Je ne connais pas votre histoire. Je suis très mal placée pour émettre un jugement. Mais Fulguraxx m'a sauvé la vie, après que j'ai sauvé la sienne. Et s'il y a bien une fin que je ne souhaite à personne — c'est celle du feu. »* *« T'inquiète pas. Il est avec Sœur Lame. Si c'est pas le feu qui l'aura, ça sera elle avant. »* *« Tu veux rien faire pour essayer de l'aider ? »* Vespera se ferme. Le ton durcit. *« Avec tout ce qu'il m'a fait ces dernières années, tout ce qu'il m'a caché. Non. J'ai trop donné. J'ai trop donné pour lui. Non. »* *« Si on part maintenant, on n'aura peut-être plus jamais l'occasion de pouvoir faire quoi que ce soit pour lui. Ou même de le voir vivant. Est-ce que tu es complètement sûre de ton choix ? »* Vespera tourne la tête vers Narel et Hobb. Les deux écoutent en silence, très concentrés. *« Est-ce que c'est ton ami ? »* *« Je ne veux pas vous remettre en danger. Je m'inquiète plus pour vous deux que pour lui. »* Narel se redresse, le menton un peu en avant. *« Mais tu vois bien, on est solides ! On a réussi à survivre jusque là ! Et on laisse pas les amis derrière ? »* Hobb hausse les épaules avec un sourire dur. *« Ouais, laisse tomber, Narel. Un jour tu seras adulte et puis elle fera comme avec Fulguraxx — tu seras son amie le temps que tu seras son amie. »* *« C'est pas ça. T'as rien compris. »* *« Alors c'est quoi ? »* *« C'est qu'il y a Sœur Lame que j'ai pas envie qu'elle te fasse quoi que ce soit. T'as vu comme t'étais tétanisé devant elle ? T'as même pas pu bouger. »* *« On a failli te couper la tête en deux. »* *« Et je recommencerai. Si c'est pour te sauver. »* Narel se penche, compte du bout du doigt — Cillithéon, Vespera, elle-même, Hobb. Quatre. *« Oui, mais il n'y a qu'une Sœur Lame, mais il y a plein de nous ! »* Cillithéon insiste, doucement. *« C'est ton choix, Vespera. Mais après ça, plus de marche arrière. »* Vespera, en l'entendant, sent ses épaules qui se relâchent une seconde. Le dos qui se courbe. Hobb relance, plus dur. *« Plus le Fulguraxx, il va se faire brûler vif. Tu sais pourquoi ? Parce que Sœur Lame, elle craint pas le feu. Je sais pas comment elle fait, mais elle peut rester dans les flammes pendant des heures. »* *« Et puis elle est pas toute seule. Il y a aussi le mollusque avec elle. »* Vespera respire. Une fois. Deux fois. *« Promettez-moi une seule chose. Si c'est trop dangereux, vous prenez la fuite tous les deux. Vous regardez pas derrière vous et vous nous laissez là. »* *« Je peux te promettre aussi que je partirai avec eux pour veiller sur eux. »* *« Bien sûr que oui. J'y comptais bien. T'as rien à voir dans cette histoire. Pas d'intérêt à ce que tu laisses ta peau. »* Elle sort de sa poche un morceau de carton plié, couvert d'écritures, et le tend à Hobb. *« Prends ça avec toi. Tu ne l'ouvres que si on vient à se séparer parce que ça devient dangereux. C'est une porte de sortie. Si jamais je peux pas vous aider — d'accord ? »* Hobb regarde le papier sans le saisir. *« Je sais pas lire. »* Vespera le regarde une seconde. *« Je te fais confiance, Hobb. Je te le donne parce que si jamais ça part trop loin, t'es le seul à pouvoir les sauver. T'es le seul à pouvoir sauver Narel et Cilly. Ok ? »* Hobb prend le papier. Il le glisse dans sa poche sans le déplier. Il gonfle ses pectoraux d'un coup. *« Faut qu'on fasse vite. On y va ? »* *« En route. Faut qu'on se dépêche. »* *« On peut remonter par l'intérieur du bâtiment sur lequel la tour est accolée. On arrivera à peu près à ce qu'il reste du toit. Du ponton. »* *« C'est par là. »* Ils s'élancent. Cillithéon en serre-file, Hobb en tête, Vespera et Narel au milieu. La cabane brûle, là-bas, et quelque part dans les flammes, un homme à la main mécanique cherche une apprentie qu'il prétend ne pas vouloir perdre. --- *Aujourd'hui, à Gueule Noire, on a appris qu'un bras mécanique peut tenir une chute au-dessus du vide sans effort — et que celui qui tient peut décider de remonter au lieu de lâcher. On a appris qu'un cadavre vaut plus que tout pour ceux qui croient à un caillou, et qu'on peut faire la guerre à mains nues pour qu'il y reste, à la surface. On a appris qu'une femme peut traverser les flammes comme on traverse un courant d'air, et qu'aucun récit, jusqu'ici, ne tenait pour expliquer la peur qu'elle inspirait. On a appris qu'un enfant qui ne sait pas lire peut garder une porte de sortie dans sa poche, pliée comme un secret. Et que parmi quatre compagnons qui auraient dû fuir, c'est l'étrangère sous bandeau qui a tenu pour qu'on remonte chercher l'homme à la main d'acier — celui qu'on aurait pourtant pu laisser brûler. Ce soir, à Gueule Noire, les bons et les méchants n'ont jamais été aussi indistincts.*