[[S02E12 - À bout de bras|< Épisode Précédent]] [[S02E14 - Sœur Fireproof|Épisode Suivant >]] # Le Chant des Reliques — Saison 2, Épisode 13 ## *Épargnés Enflammés* --- > *Une tuile lancée sur un toit pour avertir une amie. Une seringue de feu qu'on déverse autour d'une cabane qui n'a pas demandé à brûler. Une main mécanique qui se détache d'une épaule en pleine cohue. Ce soir, à Gueule Noire, on apprend qu'on peut épargner un ennemi à un cheveu de la chute, et qu'on peut être épargné soi-même quand on aurait préféré périr — et qu'aucune des deux histoires ne s'écrit en sens utile.* --- ## Chapitre 1 — Une tuile pour avertir *Vespera, Hobb, Narel* Hobb est plat sur les tuiles, le bout des yeux qui dépasse à peine. Narel rampe à côté de lui, plus avancée. Et tout en bas, sur le pavé, ils voient ce qu'aucun des deux ne voulait voir : Oriane qui s'avance vers la porte de la cabane, lentement, sûre d'elle. Et derrière elle, deux silhouettes massives qui font le tour, méthodiquement, pour couvrir les fenêtres. À l'intérieur, Vespera ne sait rien. Elle continue de fouiller sous la latte, frénétiquement, à la recherche de ce qu'elle y avait caché. Hobb murmure pour lui-même. Il faut prévenir. Il regarde autour de lui, attrape une tuile descellée, et la lance d'un coup contre les planches qui rafistolent la fausse fenêtre. *Bang.* Le bois claque. À l'intérieur, Vespera comprend en un quart de seconde — quelque chose ne va pas. Elle glisse sous le lit juste à temps. Elle rentre sa dernière jambe au moment où la porte grince. Oriane entre lentement. Elle ne se précipite pas. Elle jette un œil à la fenêtre rafistolée — *« cet objet qui rebondit, d'où ça vient ? »* — n'arrive pas à voir, hausse les épaules. Puis elle marche dans la pièce. Lente. Elle s'arrête au bureau, fait glisser des papiers, repose des objets. Pose, retire, repose. Comme si elle prenait son temps. Comme si elle attendait que la peur fasse le travail à sa place. Et puis elle s'affale sur le lit — sur le lit, *juste au-dessus de Vespera*. Le ressort cède de quelques centimètres. Vespera retient son souffle. De leur poste sur le toit, à travers les fentes des planches, Hobb et Narel voient cette scène absurde et terrible : Oriane allongée à plat ventre sur le lit, qui feuillette tranquillement un papier, comme si elle attendait quelqu'un. Comme si elle savait qu'elle finirait par avoir ce qu'elle est venue chercher. --- ## Chapitre 2 — Hu, dada ! *Vespera, Hobb, Narel* Narel chuchote à Hobb sans baisser les yeux. *« On est plus rapides et plus agiles qu'eux. Si on essayait de les éloigner pour laisser à Vespera l'occasion de sortir ? »* Hobb hésite. Oriane, il la connaît. Il sait ce qu'elle a sous ce sourire d'ange. *« Avec cette tête d'ange qu'elle a, en fait, c'est un vrai démon. Elle, elle a passé le cap de l'adulte. »* Sur le côté de la maison, le deuxième sbire fait le tour avec un bidon. Il en déverse le contenu autour de l'optique de la cabane — un liquide noir, visqueux, qui prend Narel à la gorge depuis le toit. Une odeur âcre, lourde. Hobb fronce le nez. *« Ça pue, son truc. »* Ils n'ont pas dix solutions. Hobb prend une tuile dans sa main. Narel prend son élan. *« Un. Deux. Trois ! »* Ils tombent ensemble depuis le toit, droit sur Oriane qui sortait à peine de la cabane sur l'appel du sbire — *« C'est prêt ! »* Hobb atterrit sur son dos, à dada, et attrape ses couettes à deux mains. Il tire en arrière comme on tire un seau de cailloux du fond d'un puits, le front tendu, la mâchoire crispée. Oriane hurle. Elle se débat, donne des coups de pied dans le vide. Sa main remonte vers son crâne pour essayer de rapprocher celle de Hobb — il tire plus fort. Narel, elle, n'a pas le temps. Le gorille la chope dans le dos, à pleines mains, et la soulève comme une poupée. Elle pousse un cri sauvage, lève les bras, plante ses ongles dans la main qui la tient — *« je le griffe comme un animal sauvage »*. Elle saigne. Lui ne fronce même pas un sourcil. Et c'est à ce moment, dans le chaos, que Vespera sort de sous le lit. Elle traverse la pièce en trombe. Elle jaillit dehors. Elle voit Narel à bout de bras dans la prise du gorille, et sans s'arrêter, elle saute, elle vise la mâchoire — un crochet ample, calibré, monstrueux. L'homme s'effondre d'un seul coup. Sec. Inconscient. Narel tombe sur le coccyx, fait un petit *aïe*, se relève en se massant l'arrière-train. *« Vespera ! Ils sont en train de mettre un truc qui sent mauvais autour de la cabane ! »* Vespera ne répond pas tout de suite. Elle s'avance jusqu'à Oriane, toujours plaquée au sol sous Hobb qui ne lâche pas les couettes. Elle s'accroupit, presque nez à nez avec la rouquine. --- ## Chapitre 3 — Le monstre qui sort de la Fosse *Cillithéon* Loin de là, sous la roche, dans les couloirs de la Fosse, Cillithéon avance lentement. Le bras de Korven pèse sur son épaule. À chaque pas, le poids du blessé s'enfonce davantage. La silhouette encapuchonnée — Aaron, pour elle, l'inconnu pour tout le monde — l'aide tant bien que mal, mais Cillithéon sent que le mur va céder en elle avant la pierre. À une bifurcation, des voix. Pressées, paniquées, étouffées. Cillithéon s'arrête. La silhouette pose un doigt sur la bouche, sous la capuche. *Écoute.* Cillithéon écoute. Elle reconnaît les timbres. Elle les a déjà entendus dans la cale du bateau, il y a une éternité. Trois esclaves. O'Kree à leur tête. Jetés dans la Fosse par les prêtres, rattrapés sur un rebord à mi-chute, vivants. Vivants malgré tout. *« Korven, t'es pas le seul à avoir survécu. »* Elle pose Korven contre la paroi. Elle s'avance seule vers les esclaves. O'Kree fait d'abord signe aux autres de se taire, puis la reconnaît. Il se détend. *« Tiens. Notre sauveuse. Comment t'es arrivée ici, toi ? »* *« Une très longue histoire. »* Elle leur explique. Ils ont repéré une sortie — un escalier qui monte vers la lumière — mais des prêtres campent en haut, paniqués, et redescendraient quiconque essaierait de remonter. Cillithéon désigne Korven. Il faut le sortir. Et la silhouette ne pourra pas le porter seule. O'Kree, encore massif malgré le périple, hisse Korven sur son dos avec l'aide des deux autres. À ce moment-là, le sol se met à trembler. Une nouvelle secousse, plus violente. Le plafond s'effrite par plaques au-dessus d'eux. Le vrombissement reprend, puissant. La silhouette se retourne vers Cillithéon. *« On va devoir forcer. Ils ne pourront pas grimper. Notre seule chance, c'est de ressortir par l'escalier. »* En haut de la rampe, les voix montent, désordonnées. *« La Fosse va nous dévorer ! Nourrissez-la ! Lancez plus d'esclaves ! »* — *« Non, n'importe quoi ! »* Les prêtres se disputent entre eux, paniqués, sans chef. Une faille narrative dans laquelle se glisser. Cillithéon prend l'inspiration de la sortie. Elle se tourne vers la silhouette. *« Tu peux passer la première, faire diversion, semer. Je ferai sortir tes amis et je te retrouverai à la sortie. »* Elle hoche la tête. Et elle ne marche pas vers l'escalier — elle grimpe sur la paroi. D'abord le mur de droite, la main accrochée aux saillies. Puis le plafond, la tête en bas, les jambes pliées en arrière comme une araignée géante. Ses rubans d'aziraine flottent sous elle. La silhouette, en bas, passe la tête au coin du mur pour la regarder faire, circonspecte. Cillithéon avance vers la lumière, à l'envers, articulations tordues. --- ## Chapitre 4 — Souvenez-vous de la bonté des Azirs *Cillithéon* Quand elle déboule sur la place par le plafond du couloir, les prêtres lèvent la tête et hurlent. *« Quel monstre ! Fuyez ! »* Cillithéon ne se gêne pas. Elle se laisse tomber sur les amas de pierre — la place est défoncée par les secousses, des morceaux de bâtiment effondrés font autant de promontoires. Elle s'y reprend, grimpe à quatre pattes sur les débris, ramène les épaules en arrière jusqu'à laisser saillir les os, comme si elle voulait se déboîter. Elle veut être vue. Elle veut faire peur. Elle tend le doigt vers les prêtres qui se réfugient derrière les gardes. Et elle crie. *« Regardez le monstre qui ressort de la Fosse ! Vos prêtres vous ont menti. La Fosse ne se repaît jamais de ce qu'elle mange. Je suis sortie. La Fosse m'a Appelée depuis des jours et je suis sortie. Regardez le monstre sortir des entrailles ! »* Elle retire son bandeau. Et ses yeux nus — globes blancs presque sans iris, pupilles immenses — captent la lumière du jour pour la première fois en public. Elle ne voit plus rien. La lumière lui brûle la rétine. Elle bat des paupières. Mais elle entend tout. Les cris dans la foule. Des combats qui s'interrompent. Des prêtres pétrifiés. Des gardes adultes qui hurlent comme des demoiselles. Frère Flux et les siens ne donnent plus aucun ordre — ils sont figés face à elle. Les gardes arrêtent de pousser les gens dans la Fosse. Cillithéon continue. Elle scande. *« On vous a menti. On vous a terrifiés. On vous a fait croire que nourrir la Fosse pourrait vous sauver, vous épargner à votre tour. Mais rien n'y fait. La Fosse a toujours faim. La Fosse ne sera jamais rassasiée. On se sert de vous pour calmer un lieu qui n'existe peut-être même pas. Et seuls les monstres surgissent et survivent de la Fosse. »* La foule s'écarte. Les prêtres reculent. La silhouette encapuchonnée a profité du moment pour faire sortir Korven et les esclaves par la lumière, fendre la foule, chercher une ruelle où poser le blessé. Mais au milieu de la place, une silhouette reste plantée. Massive. Elle ne fuit pas. Elle marche vers elle. Et Cillithéon, qui ne voit rien dans la lumière qui la brûle, n'entend que le bruit qui s'approche — des roulis, des grincements, des vérins. --- ## Chapitre 5 — Le bras qui se détache *Cillithéon, Fulguraxx* Elle a une seconde de latence. Elle comprend qu'il ne fuit pas. Elle se demande pourquoi. Et c'est au moment où elle se pose la question qu'elle sent, comme de l'acier, quelque chose de très froid, serrer sa gorge. Cillithéon ferme les yeux par réflexe. Sa main monte. Elle tâte. Des vérins. Une masse mécanique. Un pouce immense. Une main d'acier autour du cou. Et au-dessus, une voix d'homme. *« Espèce de monstre. C'est toi qui vas nourrir la Fosse. »* Fulguraxx. Elle le sait avant de l'avoir reconnu — elle l'a déjà croisé, le jour où ils étaient venus avec Vespera et Kev récupérer Hobb dans son bureau. Elle remonte le long du bras mécanique de ses doigts d'aveugle. Elle cherche. Elle tâte une petite molette, un petit mécanisme à l'épaule. Elle frappe. Une fois. Le bras se détache d'un coup. L'épaule cède. Le bras tombe au sol avec un bruit métallique sourd. Cillithéon retombe à genoux, sa main arrachant le bras désormais inerte qui pend encore autour de son cou. Elle se redresse. Toujours aveuglée. Toujours les yeux brûlés par la lumière. Mais elle estime la distance — il la tenait à bout de bras, elle sait à peu près où il est. Coup de pied rotation, à l'aveugle, dans le visage de Fulguraxx. Le moignon levé en réflexe ne suffit pas. Elle le touche en pleine face. Il bascule en arrière, mais il l'emporte avec lui dans la chute. Ils roulent ensemble vers le bord de la Fosse. Pas tombés. Au sol. Lui à terre, elle au-dessus de lui. Elle veut l'enchaîner de coups, monter sur sa poitrine — mais elle a les yeux fermés, ses mains attrapent le vide. Lui rassemble la force de son bras valide et la *tire*. Vers la Fosse. Vers le bord. Cillithéon plante ses ongles dans le sol. Elle s'accroche aux gravats. Elle résiste comme elle peut. Mais il tire. Il est lourd. Plus lourd que ce que son corps laisse paraître. Et puis, d'un coup, plus rien. Il lâche. Le bras retombe. Cillithéon reste suspendue dans le silence. Plus aucune main sur elle. Plus de bruit autour. Elle tâte le sol pour sentir les vibrations. Elle cherche où il est sans bouger. *« C'est quel genre de monstre que vous pensez pouvoir sacrifier dans une fosse ? Donc vous savez très bien qu'elle ne sera jamais vraiment rassasiée. Qui est le vrai monstre, là, entre vous et moi ? »* Silence. Puis un cliquetis. Quelque chose qui se remboîte. Et la respiration de Fulguraxx revient, juste en face d'elle, tout près. --- ## Chapitre 6 — Trahir les miens *Cillithéon, Fulguraxx* Cillithéon se redresse, en position défensive. Elle recule. Ses hanches butent contre une barrière dans son dos. Elle fait un pas de côté pour s'en éloigner. Fulguraxx parle. La voix est moins arrogante qu'au début. Quelque chose y vibre. *« Je te laisse une chance. Ou il faut Vespera. »* *« Qu'est-ce qu'elle vous a fait pour que vous en soyez rendu à acheter des innocents au fond d'un puits pour la trouver ? »* *« Elle m'a trahi. Elle finit toujours par trahir, de toute façon. On m'avait prévenu. Maintenant, il faut qu'elle paie. C'est la fin du monde. Elle s'en sortira pas comme ça. »* *« Et vous avez que ça à faire alors de la fin du monde, d'essayer de faire payer des gens qui vous ont déçu ? »* *« Qu'est-ce que tu as à faire, toi, de la fin de ton monde ? De la fin de ta vie ? »* *« Aider et être entouré. »* Un temps. *« Vous avez l'air triste, monsieur. »* Il ne répond pas tout de suite. Puis sa voix se referme. *« Tu sais où aller, ou pas ? »* *« Vous me demandez de trahir les miens pour essayer de vous indiquer quelqu'un qui vous aurait trahi. C'est un petit peu ambitieux, je trouve, non ? »* *« Alors tu m'auras seul. »* Il déclenche un coup de pied frontal vers le haut de son buste — pour la basculer par-dessus la barrière, dans le vide. Cillithéon n'a pas le temps d'esquiver. Elle ne voit rien. Mais elle entend l'air se déplacer sur sa peau juste avant l'impact. Son réflexe est primitif : elle attrape la jambe au moment où elle la frappe. Le pied dans le buste, ses deux mains qui se referment dessus. La barrière dans son dos qui prend le choc dans ses cuisses. Et elle utilise l'élan du coup contre lui — elle se laisse propulser en arrière, son corps écrasé contre la barrière, mais le poids de Fulguraxx, lui, passe par-dessus. Il bascule. Il heurte la paroi en contrebas. Elle, accrochée à la barrière, le tient par le pied. Elle le tient au-dessus du vide. --- ## Chapitre 7 — La bonté des Azirs *Cillithéon, Fulguraxx* Il est lourd. Beaucoup plus lourd que son poids ne le laisse paraître. La barrière grince sous sa pression. Cillithéon plante ses doigts de pied dans la terre, fait des sillons. La barre lui écrase le thorax. Elle a du mal à respirer. Mais elle tient. Et elle tire. Doucement, elle le remonte. Centimètre par centimètre. Fulguraxx finit par trouver un appui d'un genou, puis d'une main. Son bras d'acier broie la barrière sous le stress, mais il se hisse. Un genou au sol. Une main au sol. Le reste dans le vide. *« Je l'aide. Je le tire. »* Il cède. Il remonte. Il se retrouve à genoux, devant elle, essoufflé d'un effort minime, le visage défait. Et il la regarde, circonspect, sans comprendre. Cillithéon est essoufflée elle aussi. La barre lui a meurtri les côtes. Mais elle se redresse, accroupie juste au-dessus de lui, les jambes sur son bras et ses côtes. Elle ouvre les yeux quelques secondes dans sa direction. Le mépris est nu sur son visage. Elle esquisse son visage dans l'éclat de la lumière qui lui brûle les yeux. *« Souvenez-vous. Souvenez-vous, aujourd'hui, de la bonté des Azirs. »* Elle se redresse. Elle se bat sa peau, retrouve ses appuis. Et elle s'éloigne en cherchant le bandeau qu'elle avait posé en arrivant. Fulguraxx reste planté là, le dos au vide, la barrière pliée par sa propre réaction. Il est immobile. Fixe. Le monde tremble autour de lui — des combats qui reprennent, des bouts de maison qui tombent, des gardes et des Plongeurs qui s'affrontent — mais lui ne s'en rend pas compte. Et probablement Cillithéon non plus. Les yeux le regardent. Lui ne voit qu'elle. --- ## Chapitre 8 — Le rire macabre *Vespera, Hobb, Narel* De l'autre côté de l'île, au-dessus de la cabane de Hobb, Oriane est toujours plaquée au sol. Hobb à dada sur son dos. Vespera accroupie face à elle, presque nez à nez, immobile. *« Tu crois que le meilleur message à faire passer à Sœur Lame, c'est que je te tue ? Ou que tu rentres tout amochée ? »* Oriane lui crache au visage. Vespera essuie comme si c'était de la pluie. Le calme de son visage est presque insupportable. *« Peu importe ce que tu me fais. Sœur Lame est déjà au courant de ce qui se passe. Et elle est déjà au courant de ce qui va se passer pour toi, pour ces sales gosses. Vous êtes foutus, peu importe ce que vous ferez de moi. »* *« Donc elle sait pas ce qui va devenir de toi. Tu crois qu'elle tient suffisamment à toi ? »* *« Elle en a rien à faire. »* Vespera prend la main de Hobb posée sur les couettes et l'aide à tirer plus fort. De gros gouttes de sang commencent à perler sur le front d'Oriane, là où les cheveux s'arrachent. Hobb tire avec un mélange de vengeance, de satisfaction et de jeu. Narel le regarde de biais. Sa propre main se relâche un peu sur la couette. Oriane appelle. Plus fort. *« Les Culte blancs ! Dépêche-toi ! »* Vespera serre la main d'Oriane sur la gorge pour l'empêcher de finir. Le deuxième sbire débouche de la maison, voit la scène, marque un temps — et, étrangement, sort en courant. Il prend les côtés de la maison. Il disparaît. *« C'est ça ! C'est ça ! Cours ! »* hurle Hobb depuis la porte. Quand Hobb relâche sa prise pour aller pousser sa victoire à la porte, Narel le remplace sans un mot, à dada à son tour, gardant la pression sur Oriane. *« Vous pouvez faire tout ce que vous voulez. Vous pouvez pas empêcher ce qui va arriver. Vous allez tous crever, toi, ces sales gosses. »* Vespera serre. Pas pour tuer. Pour la faire taire. Pour la faire dormir. Oriane finit par lâcher prise — mais pas comme on lâche prise. Elle s'éteint dans un *rire*. Un rire macabre, carnassier, qui se prolonge dans l'inconscience, le sourire figé sur les lèvres. Et c'est à ce moment-là, derrière eux, qu'ils entendent un *clac* énorme. La porte de la cabane vient de claquer. De l'extérieur. Suivie, dans la seconde, d'un bruit tonitruant de vent. D'un *flouf* lourd. D'une odeur de brûlé qui les prend tout de suite à la gorge. --- ## Chapitre 9 — Le cercle de flammes *Vespera, Hobb, Narel* Hobb se précipite vers la porte. Coup de pied. Bloquée. Une masse très lourde a été calée de l'extérieur. La fumée commence à passer en filets sous le bois. *« Hobb, il faut qu'on passe par la fenêtre, pète-moi cette fenêtre s'il te plaît ! »* Il attrape un tabouret. Il frappe les planches qui rafistolent l'ouverture latérale. Une fois. Deux fois. Narel prend une chaise, frappe en rythme avec lui. Vespera donne des coups de pied. Les planches finissent par céder, dans un nuage de fumée qui leur prend la gorge, leur pique les yeux. La chaleur, maintenant, leur monte aux chevilles depuis le bas de la porte. Vespera prend Oriane sur son dos. Inconsciente, son rire désormais éteint, son sourire toujours là. Ils sautent par la fenêtre — Vespera la première, Hobb, puis Narel. Et de l'autre côté de la fumée, ils s'écrasent contre un corps. Le deuxième sbire. Le mollusque. Il n'est pas parti chercher de l'aide. Il les attendait à l'extérieur. Il les chope par les cheveux, tous les deux, Hobb et Narel ensemble, et les repousse contre le mur de la cabane. *« On sort pas ! »* Et derrière lui, ils voient ce que la fumée leur cachait depuis l'intérieur : un cercle de flammes qui contourne entièrement la maison. Quarante, cinquante centimètres de haut, qui dansent dans le vent et grossissent à vue d'œil. Le sbire lui-même est dans le cercle, avec eux. Tous prisonniers. Vespera, qui portait toujours Oriane, parvient à sauter par la fenêtre malgré la fumée. Elle ne maîtrise pas son atterrissage — elle tombe — mais dans la chute, elle fait passer Oriane par-dessus elle. Le corps inconscient roule, traverse les flammes par roulement, et atterrit de l'autre côté, à l'extérieur du cercle. Sauvée. Sauvée par celle qu'elle voulait livrer à Sœur Lame. Vespera retombe au sol, juste aux pieds du sbire ravi. Il s'accroupit, le nez face au sien, les yeux dans les yeux. Il prend son élan pour lui assener un coup de boule en pleine patate. Mais Vespera a, juste sous la peau du front, quelque chose qui ne ressemble pas à de l'os. Quelque chose de plus dur. De plus métallique. Le coup résonne avec un bruit *métallique*, sourd, qui ne devrait pas exister entre deux crânes. Le sbire recule, sonné. Ses mains montent vers son nez. Du sang coule. Beaucoup. Sa tête bascule en arrière. Hobb a sa fenêtre. Coup de boule, lui aussi. Mais bas. Très bas. Dans les *roubignoles*. Le sbire se plie en deux, mains au bas-ventre, le visage en sang, dans un état pitoyable. Les flammes continuent de grossir derrière lui. Elles commencent à mordre les arêtes en bois de la cabane. --- ## Chapitre 10 — Sauter *Vespera, Hobb, Narel* *« Va falloir sauter. »* Hobb scrute le mur de flammes. Il connaît cet endroit par cœur. Il sait ce qu'il y a derrière. Il sait à peu près où on peut retomber. Mais Vespera et Narel ne savent rien — elles devront lui faire confiance, ou sauter à l'aveugle. *« À trois, on traverse le nuage. Un. Deux… »* *« Trois ! »* Hobb s'élance. Il met ses mains sur son visage. Au moment où il décolle, quelque chose lui attrape la cheville et le ramène brutalement au sol. Le sbire, encore à terre, vient de l'agripper. Narel saute juste à côté de lui, à l'aveugle, les bras croisés devant le visage. Elle ne le voit pas tomber. Elle ne sait pas qu'il n'est pas de l'autre côté. Elle franchit le cercle de flammes — et atterrit sur un parapet à pic. La cabane était en hauteur. Derrière, ce ne sont pas des pavés mais des ruelles qui descendent en escaliers. Narel glisse du parapet, roule, dégringole cinq ou six mètres plus bas dans la pierre. Elle s'arrache la peau aux genoux, aux coudes, aux jambes. Elle s'arrête en contrebas, sonnée mais vivante. Vespera, elle, hésite une seconde. Elle voit Hobb retenu au sol. Elle voit le sbire le plaquer. Elle tente un coup de pied dans le visage du sbire — mais la fumée la trompe. Elle touche Hobb à la place. Et avant qu'elle ait pu corriger, le sbire attrape son pied de sa main libre. Il a Hobb plaqué au sol dans la droite, le pied de Vespera dans la gauche. Il lui tord la jambe pour la mettre au sol à son tour. Du sang lui a coulé partout sur le visage. Il a l'air d'un cadavre vivant. Les dents serrées. Les yeux qui reflètent les flammes derrière lui. *« On part pas ! »* Vespera, à terre, le regarde sans avoir les armes pour répliquer. *« On peut vraiment crever ici, pour ça ! »* --- ## Chapitre 11 — L'ombre dans le feu *Vespera, Hobb, Narel* La maison craque. Le bois prend feu pour de bon, les flammes mordent les poutres, les arêtes. Le cercle de feu enfle. Les corps de Vespera et de Hobb sont au sol, tenus par le sbire. Narel est en contrebas, sonnée, hors de portée pour le moment. Et Hobb, depuis sa position basse, à travers la fumée, voit une ombre se découper dans les flammes. Quelqu'un *marche* dans le feu. Pas devant. Pas autour. *Dans*. Une silhouette qui traverse le cercle de flammes comme on traverse un courant d'air. Et une voix s'élève, par-dessus le crépitement du bois qui brûle. Une voix qui devrait être une voix de femme — ou peut-être pas. *« Je crois qu'on a une petite conversation à terminer, toutes les deux. »* Les trois compagnons, plaqués au sol, regardent cette ombre s'avancer à travers les flammes. --- *Aujourd'hui, à Gueule Noire, on a appris qu'on peut épargner un homme à un cheveu de la chute, et qu'il ne pleure ni ne remercie — il reste planté, le dos au vide, à essayer de comprendre. On a appris qu'on peut traverser un mur de fumée pour se retrouver dans un cercle de feu plus serré encore. On a appris qu'on peut sauver une ennemie sans le vouloir, par roulis et par instinct. Cillithéon a retiré son bandeau devant la foule et a dit la vérité sur la Fosse — et personne, ce soir, ne l'a contredite. Vespera a serré une gorge jusqu'au rire macabre et a sauté dans le brasier. Et quelque part dans les flammes, une silhouette marche vers une conversation qu'on aurait préféré ne jamais devoir terminer.*