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# Le Chant des Reliques — Saison 2, Épisode 12
## *À bout de bras*
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> *Ce soir, on tient les choses à bout de bras. Un vieux mourant agrippé à une jeune femme aux yeux bandés. Un chef plongeur ramassé sur une corniche au fond de la Fosse. Une enfant retenue par la manche au-dessus du Puits qui bascule. Et chaque fois qu'on serre les doigts, c'est le poids qui décide combien de temps on peut encore tenir.*
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## Chapitre 1 — Le dôme sous la voûte
*Vespera, Hobb, Narel*
Le plafond du couloir s'est effondré. Pas le plafond — les *plafonds*, pluriel, comme si tout ce qu'il y avait au-dessus de l'arrière-boutique s'était écroulé en cascade. Des pavés, des pierres, des morceaux de roche tombés de très haut, et la porte que Vespera vient de défoncer est maintenant scellée derrière elle par des mètres de gravats.
Elle a du sang sur les poings, du sang sur les bottes. L'œil rouge écarquillé. Elle souffle. Elle vient de se sortir de Sœur Lame in extremis et a planté une volée à Oriane quelque part dans le couloir — *« je pense qu'elle va nous foutre la paix un petit moment, mais elle va pas tarder à revenir »*. Narel s'essuie le nez, les yeux rougis. Hobb tousse, se passe la main dans les cheveux pour faire tomber la poussière.
Aucune sortie par les côtés. Aucune sortie par la porte. Reste le plafond.
Dans un coin de la pièce, l'éboulement a ouvert une fissure et Narel reconnaît, accrochées à la pierre, des grandes tiges de fleurs mauves — les mêmes que celles qui fanaient au moindre contact sous le temple. Elles ont pris racine dans la roche et descendent en grappes accessibles. Hobb monte le premier, en se hissant sur les mains tendues de Vespera. Il passe la tête dans le trou. Au-dessus, il découvre une grande salle ronde, un dôme en pierre, des bancs alignés en demi-cercles, certains couchés au sol par la secousse précédente. Des morceaux du toit sont tombés, laissant filtrer la lumière du jour.
*« Allez, je vous attends ! »*
Narel monte ensuite, presque sans effort — son aisance d'Enderienne fait paraître la grimpe trop facile. Vespera, en bas, ne touche pas les tiges. Hobb redescend chercher un banc, le coince à la verticale pour lui donner de la hauteur, et Vespera grimpe à son tour, les mains glissantes, sans regarder en bas.
À l'autre bout de la salle, par-delà l'estrade et le pupitre, une grande porte en bois est entrouverte. Au fond, une table drapée d'un voile rouge. Dehors, on entend courir — des prêtres en toges blanches et rouges qui s'affolent. *« Vite, vite, la pièce sacrée a été touchée ! »* Hobb attrape la clé restée dans la porte, la verrouille de leur côté.
*« Je crois qu'on a atterri dans le temple. »*
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## Chapitre 2 — Le drap rouge
*Vespera, Hobb, Narel*
Narel propose de se cacher sous la nappe rouge de la table, de jouer aux drapés des prêtres pour traverser dehors. *« On n'en a qu'une. On est trois. »* Hobb suggère que Vespera fasse semblant d'être une garde qui les escorte. *« À la Fosse ? »* — il fait la moue. *« J'aime pas trop la Fosse. »* Narel rit malgré tout, un rire bref qui n'arrive pas à monter.
Et là, derrière la table, un grognement.
Une voix d'homme, hors de leur champ de vision, qui geint quelque chose. Narel se plaque les deux mains sur la bouche. Vespera s'avance, contourne la table.
À terre, contre le bois, les mains pressées sur son flanc, du sang qui coule entre ses doigts — le Maître-Ingénieur.
Il a une plaie nette sur le bas du ventre, comme tranchée par une lame fine. Il lève les yeux sur Vespera, plisse — il ne voit pas net. *« Vespera ? »* Sa voix sort par à-coups.
Elle s'adosse à la table, les coudes posés, la tête dans les mains. *« Salut. T'as l'air en mauvais état, dis donc. »*
*« J'ai mal. Tu me sors de là ? »*
*« Si je te sors de là, j'ai quoi en retour ? »*
Il la fixe, le regard flou, et finit par murmurer son nom. Elle arrache un morceau du drap rouge resté tendu en arrière, passe derrière son dos. Sa tête bascule contre la table comme un pantin. Elle l'enroule du mieux qu'elle peut, serre. Il a un petit cri.
*« Bouge pas trop. Tu vas tout faire ressaigner. Qu'est-ce qui s'est passé ? Quelqu'un t'a attaqué ? »*
*« Non. C'est rien. Faut me sortir de là. Faut retrouver Fulguraxx. »*
Vespera fige une seconde. Le mot revient comme un coup au sternum.
*« Pourquoi tu veux l'aide de Fulguraxx ? »*
*« Me sortir de cette histoire. Vous voyez pas que j'ai mal ? »* Il tient ses côtes. Il transpire. Et il lâche, presque comme s'il pensait à voix haute : *« C'est important de pouvoir relancer la construction, relancer la viabilité de cette île. »* Il marque un temps. *« Je crois que c'est trop tard. »*
*« Bien sûr que c'est trop tard. Et c'était vraiment débile. Vous pouviez pas avoir pire comme idée. »*
Il la regarde droit dans les yeux. Sa bouche s'apprête à dire quelque chose. Aucun son ne sort. Le regard reste fixe. Vespera tend la main, le secoue par les épaules. *« Sur quoi ? Fulguraxx avait raison sur quoi ? »*
*« Sur ce qu'il cherche. »*
*« Mais il cherche quoi ? »*
*« J'en peux plus là. »* Son ventre commence à gonfler sous le bandage. *« Tu peux pas le retrouver. Là, c'est fini pour moi, cette vie, c'est fini. J'ai tout lâché. »*
*« Mais sur quoi ? »*
Il ne répond plus. Il regarde Vespera intensément, comme si tout passait par les yeux maintenant. Et puis le regard s'éteint. La tête bascule sur l'épaule. Le corps s'affaisse contre le pied de la table.
Vespera reste accroupie trente secondes. Elle ne se lève pas tout de suite. Quand elle se lève, c'est pour s'essuyer les mains sur ses cuisses. Avant de partir, il lui tend la clé de la porte, qu'il avait subtilisée pendant qu'elle bandait sa plaie.
*« Narel, on y va. »*
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## Chapitre 3 — L'escalier de pierre
*Vespera, Hobb, Narel*
Pendant tout ce temps, Narel n'a pas regardé. Elle a fixé l'ouverture lumineuse au plafond, cherché des prises sur les murs, jaugé la hauteur, le poids de Vespera, les angles. Hobb, lui, a regardé le Maître-Ingénieur mourir sans rien dire — la mâchoire serrée, le souffle court.
Quand Vespera se redresse, Narel l'arrête avant la porte.
*« Vespera, attends. On voulait monter avec Hobb. Pour ne croiser personne. Et trouver un moyen de te faire monter avec nous. »*
*« Regarde trente secondes le plafond, c'est pas déconnant. Mais si vous trouvez rien, partez devant. Je trouverai une autre sortie. »*
*« Non. On te laisse pas. »*
Narel monte sur une des statues qui flanquent l'estrade, prend appui, saute, attrape les corniches. Hobb fait le même chemin de l'autre côté. Et au moment où il pousse sur la main d'une statue, on entend un bruit qui glisse, qui râpe la pierre. La main de la statue *descend*. Doucement.
Hobb se fige sur place. Personne dans la salle. Personne derrière lui. Il regarde son propre dos, comme s'il s'était trahi lui-même.
Narel scrute les murs, à droite, à gauche. Et au-dessus de la table où repose le Maître-Ingénieur, elle voit ce qui a bougé. Des pierres se sont désolidarisées du mur — pas tombées, *sorties*. Elles forment maintenant un escalier irrégulier qui grimpe jusqu'à la voûte, jusqu'à la fissure du dôme.
*« Vespera, regarde ! Tu vas pouvoir passer par là ! »*
Vespera lève les yeux. Comprend en une seconde. Se dirige vers les premières marches.
Hobb, suspendu à une corniche, met ses deux poings sur ses hanches, comme une victoire silencieuse. Il fait un bisou à la statue. Et il rejoint les autres au sol.
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## Chapitre 4 — La marche dans la Fosse
*Cillithéon*
Pendant ce temps, sur la place, Cillithéon a posé les enfants. Trois enfants — deux garçons, une fille — qu'elle a confiés à Korven plus tôt. Elle les a portés à travers le chaos jusqu'aux marches du Seuil, derrière ce qui restait d'un stand. Elle a enroulé une étoffe autour de leurs épaules. Elle a passé ses pouces sur ses bras pour récolter un peu de l'enduit ocre de sa peau et l'a posé sur leurs fronts. *« D'où je viens, c'est le signe des guerriers les plus courageux. »* Le petit garçon a gonflé la poitrine. La petite fille a ri d'un rire nerveux, puis a hoché la tête.
Puis elle est repartie.
Pas vers ses compagnes. Vers la faille.
Au milieu du chaos, sur un bout de pierre suspendu, Frère Flux a recommencé son sermon — *« La Fosse a faim, je vous l'avais dit, il faut payer son tribut ! »* — et au passage de Cillithéon, il pousse une jeune femme frêle dans le vide. Un cri. Puis le bruit qui disparaît. Cillithéon ne s'arrête pas.
Plus loin, deux Plongeurs sont accroupis au bord d'une faille fraîche, ouverte par le tremblement, en train d'appeler. *« Korven ! Korven ! »* Cillithéon se faufile entre eux, se met à plat ventre, passe les mains au bord. Sa vision dans le noir lui sert mieux qu'à eux.
Quinze mètres plus bas, sur une corniche triangulaire qui part vers l'avant, le grand corps de Korven est étendu sur le dos. Les bras en arrière, la tête en arrière, les jambes pliées du mauvais côté, les longs cheveux blancs qui pendouillent dans le vide. Inconscient. Pas empalé. Sur un équilibre instable.
*« Je le vois. »*
*« Comment ça tu le vois ? »*
*« Je descends. »*
Elle se jette par-dessus le bord avant qu'on puisse la retenir. Un Plongeur fait un geste pour la rattraper qu'il n'achève pas. Et ce qu'il voit, c'est cette grande silhouette grise qui descend la paroi comme on descend un escalier. Le pied trouve la prise sans la chercher. Les mains aussi. Il marche dans la Fosse comme on marche dans un couloir.
Au bout d'un moment, ils ne la voient plus.
Et à mesure qu'elle descend, les voix montent. Familières. Lointaines. Bienveillantes. *« Ça va ? »* Cillithéon pince les yeux, se concentre sur la roche sous ses pieds, sur le froid sous sa paume — *Narel n'est pas là pour la rappeler*, elle le sait. Elle se ferme. Elle continue.
Quand elle pose le pied sur la corniche, l'odeur de pierre et d'humus la frappe — celle de chez elle, celle des galeries. Des insectes courent sur la paroi d'en face. Elle tire le corps de Korven vers la roche, loin du bord. Elle se penche, lui tapote la joue.
Et plus elle tapote, plus la perception de Cillithéon se brouille. Sous l'effet de l'Appel — ces voix de proches qui l'attirent depuis qu'elle a entamé la descente — le visage du grand barbu s'efface. Les traits se brouillent. Les pommettes deviennent fines, le menton plus petit, la pomme d'Adam disparaît. Une barbe naissante se transforme en peau lisse. Les longs cheveux blancs deviennent une chevelure ondulée. Seuls les yeux restent — bleus très clairs, presque blancs.
*« Mes côtes »*, dit une voix de femme.
Cillithéon serre les paupières. Redessine les yeux mentalement, comme on retrace au doigt un contour qu'on ne veut pas perdre. *« Vous êtes Korven. Vous êtes Korven. Je suis venue vous chercher parce que les Plongeurs ont besoin de vous. Et vous avez des réponses à m'apporter. »*
*« Je suis prête, Cilly. »*
*« Allons. Sautons sur notre destin. »*
Korven, ou ce qui prend sa forme, prend appui sur Cillithéon. Il leur faut sauter sur une deuxième corniche pour atteindre une alcôve éventrée qui donne sur le Puits.
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## Chapitre 5 — Je te vois maintenant
*Cillithéon*
Cillithéon saute la première. Pas de difficulté — elle marche presque sur le mur de côté, redescend en douceur. Elle se retourne pour aider la réception.
L'autre prend son élan, deux pas en arrière, saute.
Et tout va trop vite.
À l'arrivée, Cillithéon prend un coup en pleine tempe. Le temps de voir le visage qui vient de frapper — Frère Flux, accompagné du jeune prêtre traducteur. Le coup l'assomme presque net. Elle vacille. Elle tente de retenir Korven, qui passe par-dessus elle. Elle veut s'accrocher au bord de l'alcôve, glisse, tellement elle a voulu assurer son coup. Et elle passe de l'autre côté.
Le vide.
Quelque chose la rattrape — une barre de métal qui devait être une rambarde quelque part au-dessus, qui s'est décrochée à mi-hauteur et qui s'accroche dans les longs rubans de tissu de son bandeau et de ses vêtements azirs. Sa chute s'arrête net. Elle est suspendue, à un mètre sous une autre alcôve — l'une des dernières avant le fond de la Fosse.
Et la rambarde grince.
À chaque mouvement, à chaque respiration, le métal se tord un peu plus, se décroche de la paroi. Sous elle, il n'y a rien. Plus de corniche. Plus de paroi à portée. Que la Fosse.
*« Korven ! Korven, j'ai besoin de vous maintenant là ! »*
Elle appelle. Sa voix ne fait aucun écho. Elle n'entend même pas sa propre voix — comme si elle l'avait juste pensée très fort. Tout autour s'éteint d'un coup. Le bruit, la lumière, les contours. Elle plonge dans un noir immense. Sa vie commence à défiler devant ses paupières fermées.
Dans le noir, une main se tend. Une main de femme, le poignet enroulé de bandeaux, la peau couleur de la sienne. *« Prends ma main, Cilly. »*
*« Tu n'es pas vraiment là. Tu n'es pas vraiment là. »*
*« Cilly. »*
*« Je suis sur Gueule Noire. Je suis sur Gueule Noire. Je suis venue sur Gueule Noire pour le Terraformateur. Je suis sur Gueule Noire. Tu n'es pas vraiment là. »*
*« Attrape ma main ! »* — la voix d'un homme, très forte, brutale.
Cillithéon ouvre les yeux. Tend la main au-dessus d'elle à l'aveuglette. La main qu'elle attrape la tire d'un coup. La pénombre s'efface, la lumière revient. La main de femme redevient main d'homme. En face d'elle, allongé au bord de l'alcôve, le visage en sueur, presque blanc — Korven. Le vrai.
*« Qu'est-ce qui t'a pris ? Pourquoi t'as pas attrapé ma main ? »*
*« J'ai eu… une absence. »*
Il halète. Il est livide d'un blanc laiteux. Il est brûlant de fièvre. Il a les côtes qui font des hématomes violacés, profonds — *trois côtes cassées, j'en ai eu des pires*, dit-il, et il a un petit cri de douleur en le disant. Cillithéon pose la main sur son front. Le contact la brûle.
Il faut qu'ils sortent. Maintenant.
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## Chapitre 6 — Le cœur rouge
*Cillithéon*
Elle l'aide à se redresser, passe son bras au-dessus de ses épaules. Il geint à chaque pas. Il se mord les lèvres jusqu'au sang pour ne pas crier.
Et dans la marche qui suit, dans ce qui devient un long traînage le long des couloirs proches de la Fosse, il lui parle. Il lui parle parce que c'est une façon de tenir.
*« La Fosse, une fois que tu mets les pieds dedans, t'es plus le même. T'es plus pareil. T'es jamais tout seul là-haut. »* Il pointe sa tête.
*« Vous êtes le seul à avoir survécu à la Fosse. »*
*« Je sais pas si j'ai vraiment survécu. J'y suis remonté grâce à un artefact que j'ai trouvé dans le fond. »*
*« Un artefact ? »*
*« Une espèce de cœur rouge. Luisant. Battant. Je l'avais dans les mains, et puis je me suis réveillé sur Gueule Noire. Quand je suis remonté, je ne l'avais plus. »*
*« Il en reste d'autres au fond ? »*
*« Plein. Les Plongeurs en sortent souvent. Mais celui-là, on n'en avait jamais vu un pareil. »*
Il tousse. Il se retient à la paroi. Il continue.
*« La première fois que j'ai entendu la voix de ma femme, ça faisait des années que je descendais. Maintenant quand je redescends, c'est mes enfants que j'entends. Je sais que c'est pas eux. Mais quand on les entend, ça réchauffe tellement le cœur qu'on a envie d'y rester. Si je redescends trop profond la prochaine fois, je vais y rester. »*
Cillithéon baisse la tête. Elle ne dit rien pendant un moment. Quand elle parle, c'est tout bas.
*« Ce ne sera pas aujourd'hui en tout cas. »*
Elle remet le bras sur ses épaules, le serre fermement, et le tire avec elle vers la lumière.
Il a un petit hochement de tête. *« Ça m'étonne quand même que tu me croies. Personne ne me croyait. On me disait que j'étais fou, que c'était qu'un rêve. »*
*« On ne rêve pas. Aujourd'hui, je refuse de laisser un homme coincé mourir au milieu de la Fosse. »*
Il s'apprête à sourire. Le sourire se transforme en grimace.
*« Allez. Faut qu'on parte maintenant. »*
Elle pose sa paume libre sur la paroi. La pierre est plus humide qu'à l'aller. Beaucoup plus. Et sous ses doigts, elle sent au-dessus d'eux tous les pas qui courent, toute la panique qui ne s'éteint pas, comme si un autre combat avait éclaté en haut. Elle choisit un boyau, le plus accessible. Elle engage.
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## Chapitre 7 — La cabane intacte
*Vespera, Hobb, Narel*
Eux sont ressortis par les toits.
Hobb les a guidés. Sortis par derrière le temple, dans une ruelle, à travers les grilles, par une vieille canalisation où s'amassent des déchets, puis à l'air libre tout près de la grande faille. Et il a marqué un temps, en haut, dehors, quand le vent a frappé son visage.
*« Je suis déjà venu ici. Avec un ami. »* Il a détourné le regard de Narel pour le poser sur Vespera. Elle a grimacé, regardé droit devant. Le Puits attire l'œil malgré soi. Et de cette hauteur, on voit très bien les corps qu'on pousse dans la Fosse.
*« La personne avec qui tu es venu ici… c'était Aaron. »*
Hobb hésite. *« Oui. »*
Narel baisse les yeux. Sa main porte instinctivement à son cou — là où elle portait le médaillon. Il n'y est plus. Elle inspire un grand coup. *« Effectivement. C'est le genre d'endroit où il aurait pu venir faire des bêtises. »* Sa voix tremble juste assez pour qu'on entende l'effort qu'elle fait pour qu'elle ne tremble pas plus.
*« En même temps, la vue est belle »*, dit Vespera, et c'est sans douceur — c'est juste une vérité posée sur un autre tas de vérités. *« Pas comme certains autres jours. »*
Narel lance un regard vers la Fosse, ne tient pas, se retourne. *« On devrait y aller. Faut qu'on retrouve Cilly. »*
Hobb les conduit le long des toits, à pas glissés. Il connaît. Le séisme, en fait, leur ouvre des passages — des pierres tombées qui font office de ponts.
Plus bas, dans la ville, c'est l'horreur. Des corps couchés. Du sang sur les pavés. Des hurlements de gens qu'on jette dans le Puits — ou qu'on y pousse à coups de pied. Des sermons en arrière-plan qui annoncent que la prochaine révolte signera la fin de tout le monde. Des prêtres en toges rouges et blanches qui passent entre les blessés sans s'arrêter. Narel marche la tête basse, attrape la manche de Hobb pour ne plus voir. Vespera la pousse doucement par-derrière quand elle ralentit. Hobb avance au milieu de la foule comme dans un rêve flou, l'œil partout, à l'affût d'une chevelure rousse.
Quand ils arrivent à la cabane, tout a l'air intact. La porte fermée. Personne dehors. Trop intact.
*« Restez ici avec Narel. C'est peut-être un piège. »*
*« Tu ne vas pas rentrer chez moi comme ça ? »*
*« Pourquoi pas ? Je l'ai déjà fait une fois. »*
Hobb la regarde sans répondre. Il file sur le côté, monte sur quelques tonneaux, sur le toit, à pas de loup, et jette un œil par un vasistas. Rien n'a bougé. Tout est à la même place. *Plus rangé que quand il est parti.*
Il fait deux pouces à Vespera depuis le toit. Avec un sourire qui ne ressemble pas tout à fait à celui d'avant.
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## Chapitre 8 — La planche, le secret
*Vespera, Hobb, Narel*
Vespera ouvre la porte, entre. Hobb reste sur le toit, accroupi. Narel grimpe le rejoindre.
Vespera marche directement vers une zone précise du parquet. Elle s'agenouille. Elle attrape la latte. Elle la soulève sans hésiter — comme si elle savait où la prendre, comme si elle l'avait déjà soulevée.
Hobb voit la scène par le vasistas. Son visage se ferme d'un coup.
Cette planche, c'est *sa* planche. Celle où il a gravé au couteau toutes les dates de ses rendez-vous avec Sœur Lame. Tous les noms de rues. Tous les *L* en marge. Sa vie secrète au burin sous le plancher.
Il ne dit rien. Il reste à genoux sur le toit, le menton bas, les sourcils froncés, les yeux baissés vers Vespera qui fouille dans ses affaires.
*« Qu'est-ce qu'il y a ? »* murmure Narel. *« Pourquoi tu fais cette tête ? »*
Hobb met du temps à répondre. Quand il parle, c'est presque pour lui-même.
*« Je vais te dire un secret. »*
*« Oui, je t'écoute. »*
*« Faut se méfier de Vespera. »*
*« Pourquoi ? »*
*« Elle dit pas tout. Elle cache des choses. Même son mentor se méfie d'elle. J'ai de bonnes raisons de croire qu'il faudra pas tout le temps lui faire confiance. »*
Narel cogite un instant. Croise les bras. Le regarde. *« Bah toi non plus, tu dis pas tout. Pourtant ça m'empêche pas de te faire confiance. »*
*« Comment ça je dis pas tout ? »*
*« Tu m'avais pas dit pour Aaron. »*
*« Bah si, je t'ai dit, justement. »*
*« Oui. Mais pas tout de suite. »*
Hobb concède. *« D'accord. »* Un temps. *« Je vais te dire un autre secret. Vespera le savait. »*
*« Oui. Ça je sais. »*
*« Et elle ne le dit pas du tout. »*
*« Oui, mais comme dit mon opa : il y a des choses que les adultes ne peuvent pas dire aux enfants. C'est une façon de les protéger. Alors peut-être qu'elle essaie juste de nous protéger. »*
*« Je vais te dire un secret sur les adultes »*, fait Hobb, et c'est plus dur dans sa bouche que tout ce qu'il a dit jusqu'ici. *« Parce que j'en ai connu plein. Ils te disent que c'est pour te protéger toi, mais en vrai, c'est pour se protéger eux. Quand tu deviens adulte, tu deviens lâche. Tu deviens peureux. Tu deviens fou. Voilà ce que je crois. J'espère que je resterai un enfant tout le temps. »*
Narel le regarde un long moment. Puis sourit. Lui tapote la tête. *« Mais si tu restes enfant, tu resteras tout petit ! »*
*« Bah ça me va bien. »*
Il se relève, va à l'autre bout du toit. Pour ne pas regarder ce que fait Vespera. Pour ne pas regarder ce que pourrait être la suite.
Et c'est à ce moment-là, depuis l'autre bout du toit, que Narel voit une chevelure rousse s'avancer à pas pressés. Deux gros bras dans son sillage. Et elle est déjà à portée de la poignée de la porte.
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## Chapitre 9 — La silhouette dans la lumière
*Cillithéon*
À l'autre bout de l'île, sous la roche, Cillithéon trace.
Le souffle de Korven s'accélère. Sa transpiration coule sur les bras de Cillithéon, brûlante. Il boite. Il pèse. Sa peau a viré au blanc laiteux. Elle voit, devant elle, au bout d'un long tunnel, le sourire d'une lueur — la sortie.
*« Allez, Korven. On est presque… encore ! »*
*« Non mais sérieux, là, tu devrais me laisser. Sortir seule. Je vais être un poids. »*
*« Aidez-moi plutôt, au lieu de me plomber avec vos idées débiles. »* Elle s'accroche aux parois, elle se tracte, ses bras tirent autant que ses jambes poussent. Korven traîne les pieds.
*« Pourquoi tu t'entêtes à me sortir de là ? On se connaît même pas. T'avais juste des questions à me poser, t'as obtenu ce que tu voulais. Tu aurais pu me laisser. »*
*« Parce que c'est à ça que je sers. »*
*« À sauver les pauvres fous qui tombent dans la Fosse. »*
*« C'est pas une histoire de Fosse. C'est une promesse. Au mien. J'ai une petite à protéger. Et il est hors de question que je le mette en péril parce qu'un vieux monsieur a décidé qu'il allait tout laisser tomber là sur un vieux caillou au fond d'un gros puits. »*
Il rit. Il a mal en riant. *« T'es têtue. »*
Il rassemble ses dernières forces. Il pose son poids sur lui-même au lieu de tout reverser sur elle. Ils avancent vers la lumière.
Et là, en contre-jour dans la sortie, une silhouette se découpe.
Encapuchonnée. Petite. Familière. La même que dans l'alcôve, lors de sa chute du premier séisme. La même qu'à sa remontée.
*« C'est vous qui m'avez sortie de là, la dernière fois. Est-ce que vous pouvez nous aider à remonter ? »*
La silhouette ne montre ni visage ni yeux — juste un contour découpé par la lumière du dehors. Elle hoche la tête, une fois. Elle approche. Elle se glisse de l'autre côté de Korven, passe son aisselle sur sa propre épaule. Une voix jeune, vive : *« Ça fait un peu beaucoup, non ? »*
*« Dis donc, ma dette devient un peu plus conséquente. »*
*« Vous savez, chez moi, les dettes, ça n'existe pas. Et puis, si vous ne sortez pas de là vivant, jamais vous pourrez me la rembourser. Alors on y va. »*
Il met de l'entrain. Ils sortent du tunnel.
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## Chapitre 10 — Le silence
*Cillithéon*
Et au moment où ils émergent dans la pièce, quelque chose change.
Le vrombissement *s'arrête*.
D'un coup. Complètement. Plus de bruit de fond, plus de vibration dans les os, plus rien — le silence pur que personne n'a jamais entendu sur Gueule Noire. Une absence si totale qu'elle pèse plus lourd que le son.
La pièce où ils débouchent a son plafond complètement fissuré. Devant eux, ils découvrent la grande faille — celle qu'ils ont vue d'en haut, celle dans laquelle Korven est tombé. Elle a presque coupé l'île en deux. Sur la tranche, on voit les strates : les étages, les pièces, les couloirs sectionnés net. D'un côté, tout est détruit. De l'autre, c'est étrangement intact, comme si la faille avait choisi.
Cillithéon s'arrête de marcher. Elle tourne lentement la tête vers la silhouette encapuchonnée à côté d'elle. La capuche est légèrement de profil maintenant. Pour la première fois, elle distingue les traits.
Cheveux bruns bouclés. Yeux verts. Un grain de beauté sous la joue.
Aaron.
*« Korven »*, dit-elle d'une voix plate, *« c'est pas la première fois que ça arrive. Est-ce que vous avez une idée de ce qui se passe quand la Fosse arrête de faire ce bruit ? »*
Korven s'appuie contre une pierre brisée. Il halète. *« Généralement… ça me dit rien de bon. C'est la première fois qu'on a des tremblements aussi forts. La Fosse, elle vomit, elle s'arrête, ça tremble. Et vu le précédent tremblement, je pense qu'on peut s'attendre à vraiment pire. Il va falloir qu'on fasse vite pour sortir. »*
La silhouette à côté d'eux — *Aaron*, pour Cillithéon, *l'inconnu* pour tout le monde — fouille dans les décombres, ramasse une vieille tunique pour caler les côtes de Korven. *« Les étages, j'aurai aucun mal à grimper. Mais avec le vioque, ça risque d'être plus compliqué. »*
Et sous leurs pieds, très légère, comme un avertissement, une secousse passe.
*« Il faut qu'on bouge tout de suite. »*
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*Le vrombissement s'est tu pour la deuxième fois de l'histoire de Gueule Noire — et cette fois, personne sur l'île n'ignore plus ce que ça veut dire. Le Maître-Ingénieur est mort sur un drap rouge, le ventre ouvert, en disant que Fulguraxx avait raison sur quelque chose qu'il n'a pas eu le temps de nommer. Korven, qui ne meurt jamais, vient de mourir une fois et de revenir avec le visage d'une femme dont il porte les voix dans la tête. Hobb a appris à Narel un secret qu'il aurait préféré n'avoir jamais à dire — qu'il ne faut pas faire confiance aux adultes. Et au fond d'un tunnel rendu à la lumière, une capuche s'est entrouverte sur des cheveux bouclés et des yeux verts. Ce soir, à Gueule Noire, on tient encore les choses à bout de bras. Mais les bras commencent à fatiguer. Et l'île, elle, prend son souffle pour la prochaine secousse.*