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# Le Chant des Reliques — Saison 2, Épisode 11
## *Ça craque*
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> *Les portes cèdent. Les fleurs se fanent au moindre contact. Les noms qu'on prononce dans le secret remontent à la surface. Quand une île commence à craquer, ce ne sont pas seulement les murs qui parlent — c'est aussi ce que les murs cachaient.*
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## Chapitre 1 — La flèche dans la foule
*Vespera, Narel, Hobb*
Le sol tremble encore quand Vespera soulève Narel dans ses bras. La gamine est sonnée — la mort d'Aaron lui colle encore aux paupières, mais elle accepte de se laisser porter parce qu'elle a compris : il y a quelque chose dans le dos.
Hobb prend les devants, pousse les corps, écarte les jambes à grands coups de coude. *« Poussez-vous ! Poussez-vous ! »* La foule des Plongeurs en colère se referme derrière eux comme une vague qui ne sait pas qu'elle protège quelqu'un. Narel jette un œil par-dessus l'épaule de Vespera : à quelques mètres, dans la cohue, une flèche se dessine — trois corps qui fendent la masse. Oriane en tête, deux sbires derrière. Ils poussent les esclaves, ils giflent ceux qui résistent. Aucune bienséance ne tient plus. Ils savent que la cible est là. Ils tâtonnent encore, mais ils gagnent en vitesse.
*« Ils sont à quoi… une vingtaine de mètres ? »*
*« Tout près. Dans la foule. »*
Hobb sait où il va. Une étale qu'il connaît, tenue par une femme — la zone du marché noir, l'arrière-boutique. Une voie parallèle à la grande rue. Il fonce.
Au moment où ils arrivent devant la porte, le sol vibre plus fort. Vespera tombe à genoux, Narel glisse de ses bras. Cillithéon n'est pas là — pas encore, elle, c'est plus loin. Hobb attrape la main de Narel comme un buffle qui tire, sa botte glisse, il jure. Vespera se relève à temps. La porte s'ouvre. Ils passent.
À l'intérieur du primeur — *« l'imprimeur, l'imprimeur ! »* — Hobb hésite, se reprend : un primeur. Des fruits, des légumes, un couloir étroit. Le marchand de tissus est plus loin, c'est par là qu'on accède au marché noir des esclaves. Vespera comprend. Hobb arrache une barre de fer d'un étal, Vespera plante une grande paire de cisailles dans le bois de la porte. Ils calent.
Le tenancier de l'étal d'animaux les regarde faire, le visage qui se décompose. *« Qu'est-ce que tu fous, Hobb ? Pourquoi tu fermes cette porte ? »* Hobb crache la vérité brute : Plongeurs en révolte, gardes qui chargent, Frère Flux qui hurle qu'il faut nourrir la Fosse, et l'île qui tremble. Le marchand bascule. *« Les gars, faut se casser, la milice arrive ! »* Quelques mains viennent les aider à barricader.
La porte vibre déjà sous les coups. Vespera entend la voix du marchand changer encore : *« Sœur Lame ? Hobb, tu vas pas me dire que les chiens de Sœur Lame sont en train de nous courir après ? »* Hobb soutient le regard. *« T'as choisi le métier que tu voulais. Viens pas me foutre ça sur le dos. »* Narel s'interpose entre eux. Le marchand toise une seconde, puis tourne le dos, attrape ses reptiles et file sans demander son reste.
Au même instant, la porte éclate. Les deux gorilles d'Oriane ont arraché une table d'étal pour la défoncer en bélier.
Hobb fonce, Narel le suit, Vespera ferme la marche.
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## Chapitre 2 — Le quignon de pain
*Vespera, Narel, Hobb*
Le couloir s'enfonce. Hobb court tout droit, des étalages de chaque côté. Au-dessus de la cohue qui se referme, une voix glaçante traverse les pierres.
*« T'es où, lapin ? »*
Narel se fige une seconde. En passant devant une cage de bois ouverte sur une alcôve, quelque chose s'imprime dans son visage — un homme qu'elle a cru reconnaître. Cheveux bouclés, vite tournés. Elle ralentit, Vespera la rentre dedans presque, *« Qu'est-ce que tu fous, Narel ? Avance ! »* Narel jette un dernier regard, pas sûre.
Ils dévalent. Les chaînes commencent à se faire entendre. Une odeur monte — pas celle des fruits ni du tissu : une moisissure tenace, une fermentation lourde. Vespera ralentit le pas malgré elle. Elle sait. Hobb questionne du regard. Elle souffle : *« Si on croise qui que ce soit ici, vous baissez les yeux. Vous parlez pas. »*
*« Tu sais qui on risque de croiser ici ? »*
*« C'est pas Sœur Lame. Mais c'est pas un endroit pour des enfants. »*
*« Il n'y a pas d'enfants ici. On y va. »*
Les alcôves s'ouvrent en boyaux. Des poches creusées dans la pierre et le métal. Et des chaînes qui frottent au sol. Narel attrape la manche de Vespera, lui murmure :
*« Ça sent comme dans la cale du bateau, là où je suis arrivée. »*
*« C'est un peu ça. Ici, c'est là où terminent les esclaves qu'on n'a pas achetés. »*
*« Et qu'est-ce qu'ils leur font ? »*
*« Ça dépend. La plupart du temps, ce sont des gens qui ont besoin d'assouvir certaines choses. »*
Narel n'insiste pas. Vespera baisse la tête, fronce les sourcils, ne s'arrête pas de marcher.
Dans une alcôve, un homme. Squelettique, le corps mangé par la crasse, les côtes saillantes, les dents de travers. Il les regarde avec des yeux écarquillés et un sourire que sa dentition rend cauchemardesque. *« Madame, aidez-moi, Madame… »* Vespera ne répond pas, fait passer Narel devant elle, baisse les yeux. L'homme bondit. La chaîne au pied le retient mais sa main agrippe le mollet de Vespera. La botte glisse, l'os serre. Il tire.
Vespera lui plante un coup de pied dans le visage. Le nez explose. Le sang gicle. Il lâche, roule au sol en se tenant la face. Tout autour, dans les autres alcôves, des grognements se mettent à monter — un mouvement de groupe, comme une meute qui se réveille.
*« On accélère. Maintenant. »*
Narel s'arrête une seconde de plus. Elle fouille au fond de sa pochette, en sort le quignon de pain qui lui restait — celui que Vespera lui avait préparé — et le jette aux pieds de l'homme à terre. Il se rue dessus à quatre pattes, mains pleines de sang, et il l'engloutit sans la lâcher du regard. Du sang d'un œil, des larmes de l'autre.
Narel ne s'attarde pas. Elle court derrière Hobb. Elle se promet, sans le dire, que ceux qui étaient sur le bateau avec elle ne finiront pas comme ça.
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## Chapitre 3 — La grande porte
*Vespera, Narel, Hobb*
Les dédales du marché noir tournent. Ils courent depuis quelques minutes maintenant, et Oriane se rapproche — un couloir, peut-être deux derrière. Au détour d'un boyau, ils tombent sur d'autres cages encore — d'autres esclaves enchaînés, ceux qu'on n'a pas encore tirés vers la place pour les jeter dans la Fosse.
Et au fond, une grande porte en acier épais. Une porte qu'ils n'avaient pas vue la première fois.
Hobb la tâte. Elle est lourde. Vieille. Il tire. Ça grince.
*« T'es sûr que tu veux passer par là ? »* demande Vespera, qui sent les esclaves la regarder.
*« Je suis sûr que je ne veux pas me faire attraper. »*
Il pousse Narel à l'intérieur. Vespera entre la dernière, attrape un gros volant d'acier — *« comme une valve »*, dit Narel — et le tourne de toutes ses forces jusqu'au verrouillage. Quand la dernière dent claque, la lumière du couloir disparaît. Noir total.
Hobb sort de son sac une petite bille — pas une sphère flottante du Culte, juste une petite balle qui jette une lueur jaune orangé, presque chaude. Leurs ombres s'étalent sur les murs en pierre. Un tunnel descend. Vespera reconnaît le grain de la roche.
*« Les Entrailles. »*
Hobb avoue qu'il n'est jamais allé par là. Vespera, elle, sait à peu près. Elle propose de remonter par un chemin qu'elle connaît — *« il devrait y avoir des escaliers en colimaçon plus loin sur la droite »*. Ils descendent un peu encore avant de bifurquer.
Cillithéon n'est pas avec eux. Personne n'est sûr qu'elle soit déjà rentrée à la cabane. Hobb hésite : retourner chez lui, c'est se jeter dans le filet. Vespera tranche : *« On commence par sortir d'ici. Après, on récupère les affaires et on récupère Cilly. »* Hobb cède.
L'odeur du marché aux esclaves persiste un moment, puis s'éteint. Plus ils descendent, plus ils sentent autre chose — une odeur d'alcool tournée, de moisissure, de poubelle. Et sur les murs, Narel reconnaît quelque chose qu'elle a déjà vu : la mousse aux gouttes inversées. Celle qui se fanait au contact de la sphère de Vespera quand elle errait dans son anneau aveugle. Ici aussi, à l'approche de la petite bille de Hobb, les tiges s'affaissent en silence.
Ils descendent, longent, puis Vespera tourne à droite. Les escaliers en colimaçon montent enfin.
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## Chapitre 4 — La bibliothèque vide
*Cillithéon*
Pendant ce temps, plus haut, Cillithéon entre dans le hall du Seuil.
Personne. Aucun garde. Aucun de ces hommes aux tenues sacrées qu'elle a croisés ses précédentes visites. Ses pas résonnent sur la pierre blanche. Elle traverse, va directement à la porte derrière laquelle vit la Peseuse, frappe.
Le silence qui répond est étrange — pas un silence d'absence, un silence *de retrait*. Il y avait des voix qui rebondissaient contre les murs à l'intérieur, à peine quelques secondes plus tôt. Maintenant, elles se sont tues.
Cillithéon entre. La bibliothèque ronde est vide. Le bureau de la Peseuse est nettoyé — non, *vidé*. Plus aucun document, comme si quelqu'un avait ramassé ses affaires à la hâte avant de fuir. Les voix de la foule, dehors, montent comme étouffées sous une cloche, lointaines, comme si la pièce flottait dans une bulle de calme posée sur une guerre civile.
Elle s'approche du pupitre central. Sur le bord, gravé dans le bois, un petit signe qu'elle n'avait pas remarqué la première fois. Une spirale. Avec un œil au centre.
Elle le dessine du bout du doigt. La spirale, elle l'a vue — sur les robes des prêtres du Culte. L'œil au centre, jamais. Elle relève la tête, scanne les rayonnages. Et là, elle remarque que certains ouvrages portent la même marque sur la tranche. Mais disséminés. Pas rangés ensemble. Un manuel d'équipement technique. Un livre de théologie sur la Fosse. Un traité de navigation maritime. Aucun rapport entre eux — sauf cet œil dans la spirale qui les marque tous.
Elle remonte au bureau du Maître-Ingénieur. Même tableau : pièce vidée à la va-vite. Quelques bouteilles d'alcool renversées au sol, un sac qui a cogné dedans dans la précipitation. Des documents pas ramassés.
*« Maître-Ingénieur ? »*
Silence total.
Elle sort.
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## Chapitre 5 — L'homme aux cheveux bouclés
*Cillithéon*
Elle débouche sur la place. La place a explosé.
Une nouvelle secousse vient de passer — plus faible que la première mais réelle, et tout autour, les Plongeurs se battent à mains nues avec les gardes du Seuil. Les commerçants ramassent ce qu'ils peuvent. Les civils crient. Tout le monde court, se bouscule. Cillithéon se rattrape à un étal. L'angoisse est physique, palpable, partout.
Et là, son regard accroche quelque chose. Une femme aux cheveux roux bouclés et deux hommes, fendant la foule à l'opposé. Ils foncent vers le marché noir. Cillithéon les a vus une seconde — quelques mètres plus loin, elle aurait juré apercevoir Vespera passer la grande porte du marché juste avant que les deux hommes ne la défoncent à coups de table.
Elle s'élance, prête à les suivre, à rattraper ses compagnes.
Une main lui saisit le poignet. Elle se retourne.
Un homme au teint mat, yeux verts, cheveux bouclés. Il la regarde avec une intensité qui la traverse — comme s'il essayait de voir à travers le bandeau qui couvre ses yeux. Sa voix est basse, urgente.
*« Je suppose que tu sais que le Maître-Ingénieur n'est plus là. Il faut absolument que tu trouves Korven. »*
Cillithéon ne répond pas tout de suite. Sa main se pose machinalement sur sa bourse, sur les deux dernières perles qui y restent. Elle se rend compte qu'elle n'a presque plus de quoi aider son peuple.
L'homme la lâche. Disparaît dans la foule sans attendre.
Et au loin, de l'autre côté de la place, elle voit un grand baraqué aux cheveux blancs longs et ondulés qui se bat à coups de poing contre deux gardes. Korven. Il faut le rejoindre. Vespera attendra — Vespera a Hobb. Korven, lui, est en train de basculer.
Cillithéon prend une longue inspiration et plonge dans la cohue.
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## Chapitre 6 — Au-dessus du pupitre
*Vespera, Narel, Hobb*
L'escalier en colimaçon monte longtemps. Plusieurs paliers, plusieurs portes. À chaque palier, des voix derrière les murs — quelqu'un qui tousse, des échos de conversation, parfois une porte entrouverte qui crache une bouffée d'odeur de cire et d'humidité. L'ambiance pèse. Vespera presse le pas, *« pas trop de bruit, parle un peu moins fort »*.
En haut, une dernière porte. Vespera la pousse.
Une grande pièce. Très grande. Une table rectangulaire entourée de chaises vides. Tout est immaculé — pas un grain de poussière, alors que personne n'y est. Au fond, une estrade avec un pupitre. Sur les murs, de grands tableaux de bois piqués de clous, prêts à recevoir des feuilles épinglées.
Et au-dessus du pupitre, sur le mur, en lettres dorées encadrées de fleurs mauves qui ont poussé à même la pierre :
*« Ainsi le veut la Fosse. »*
Hobb tâte la table du doigt. *« Pas de poussière ? »* Vespera secoue la tête. *« Pas du tout. »*
*« Je pense qu'il ne va pas falloir qu'on se fasse choper. »*
*« Pourquoi ? »*
*« J'ai bien l'impression qu'on a atterri dans le temple. »*
Vespera prend la porte, passe la tête dans le couloir. Personne. Elle s'engage à droite — un couloir étroit, trois portes sur la droite, un mur de gauche presque nu. À mi-couloir, une petite fontaine taillée dans la roche, entourée des mêmes fleurs mauves. Au-dessus de la bouche d'eau, gravé : un œil au centre d'une spirale.
Narel s'approche. Elle a déjà vu ces fleurs, en bas, dans les tunnels — non, pas exactement les mêmes, mais quelque chose qui s'en rapproche. Elle tend le doigt vers le pistil. *« C'est froid. C'est tranchant. »*
Une goutte de sang perle sur son index. Et au moment où elle relève la tête, la fleur fane sous ses yeux. D'un coup. Comme si la vie en avait été aspirée.
Narel recule d'un pas. Un frisson lui remonte la nuque. *« Chez moi, c'est un mauvais présage quand les plantes fanent comme ça sans cause. »*
*« Ces fleurs, c'est normal d'en trouver ici ? »* demande-t-elle à Vespera.
*« Je ne sais pas. Je suis pas spécialiste. »*
*« C'est la première fois que je vois des végétaux ici. Tout est en pierre ou en métal sur cette île. Même les fleurs qui grimpaient sur les murs étaient en métal. »*
Pendant qu'elles parlent, Hobb s'est approché de l'une des portes. Il entend des voix. Il pose la main sur la poignée, entrouvre à peine — juste assez pour glisser un œil dans la fente.
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## Chapitre 7 — La main sur le bord de la table
*Vespera, Narel, Hobb*
De l'autre côté, deux silhouettes. La Peseuse et Sœur Lame.
La Peseuse n'est plus la même femme — elle est nerveuse, ses yeux courent. Elle parle vite, presque suppliante :
*« Je vous paierai ce qu'il vous faut. Mais retrouvez-moi ces perles. »*
Sœur Lame ne se tourne pas. Sa main fait courir ses ongles le long du bord d'une grande table. Le contact est lent, posé.
*« Vous savez bien que ce n'est pas l'argent qui m'intéresse, n'est-ce pas ? »*
*« Oui. Je sais. »*
Hobb se fige. Le pouce passe sous son menton. Il se retourne vers les deux autres, qui discutent encore d'horticulture quelques mètres plus loin, et il fait des grands signes muets avec sa main libre — bas, haut, bas, haut — pour leur dire de la fermer, d'arrêter, de revenir. Mais elles ne le voient pas. Son visage est figé dans une terreur qu'il ne sait plus cacher.
Il n'ose plus rien faire. Sa main est restée sur la poignée. Il a peur qu'un mouvement la pousse vers l'intérieur.
C'est Narel qui finit par tourner la tête et apercevoir le visage de Hobb. Elle attrape la manche de Vespera. Elles comprennent en deux secondes. Vespera s'avance, écarte doucement la main de Hobb de la poignée — il tremble. Elle le pousse silencieusement dans le couloir, dans la direction opposée à la porte.
Ils s'éloignent. Tous les trois. Sans un mot. Avec dans la poitrine la même information : la Peseuse a perdu les perles vertes de Cillithéon. Et elle paie Sœur Lame pour les retrouver.
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## Chapitre 8 — La pierre sur la nuque
*Cillithéon*
Sur la place, la foule la pousse. Cillithéon avance contre le courant, vers Korven. Elle voit le grand baraqué aux cheveux blancs envoyer un coup de poing dans la mâchoire d'un garde — l'homme tombe. Korven attrape une barre de fer, en arrête un autre.
Cillithéon glisse entre deux gardes qui ne la voient pas. Elle sort de sa sacoche une petite pièce — pas une perle, autre chose : une rondelle de pierre brute, avec des renforts creusés sur les pourtours. Une de ses pierres azirs. Elle se faufile dans l'angle mort du garde qui tient encore tête à Korven, et elle pose la pierre sur la nuque.
Une décharge électrique courte. Pas assez pour tuer. Suffisante pour faire reculer l'homme avec un spasme. Il s'effondre, sonné.
Korven termine de mettre à terre un dernier garde. Il se retourne vers Cillithéon. Il la regarde — son apparence ne le surprend pas. Il a déjà vu quelqu'un comme elle. Il n'a pas peur. Il sait qu'elle est venue pour lui.
*« Qu'est-ce que vous me voulez ? »*
*« Je ne veux pas. Il faut absolument que vous me suiviez. J'ai besoin de vous parler. »*
*« Mais tu vois pas qu'on est en train de se battre, là ? C'est pas le moment ! »*
Un deuxième garde lui tombe dessus. Cillithéon refait le même geste — la pierre sur la peau, la décharge. L'homme lâche. Korven la regarde faire encore, partagé.
*« Le Maître-Ingénieur a disparu. »*
*« Comment ça, a disparu ? »*
*« Il est plus là. Plus dans le grand bâtiment. C'est la crise absolue. J'ai besoin de vous parler. Maintenant. »*
Korven hésite. Il regarde autour de lui. Ses Plongeurs sont en train de gagner du terrain — mais des renforts du Seuil arrivent maintenant à pleine vitesse de toutes les rues qui débouchent sur la place. Lances. Boucliers. Cuirasses sombres. Ils sortent les armes pour de bon.
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## Chapitre 9 — Pousser, ou tomber
*Cillithéon*
Les gardes se forment en ligne. Ils avancent d'un bloc, lances en avant, et toute la foule recule par vagues. Sur les bords du Puits, des corps commencent à basculer. Un homme. Une femme. Un autre. Ils tombent dans le vide. Le vrombissement, plus bas qu'avant depuis le séisme, semble les avaler sans bruit. Frère Flux est au milieu, debout sur le rebord de la balustrade centrale, et il beugle au-dessus du chaos qu'il faut jeter dans la Fosse les malfrats, les esclaves, ceux qui résistent à l'ordre.
Cillithéon se sent poussée vers le bord. Autour d'elle, des civils piétinés, des enfants happés dans le mouvement. Une petite fille tombe à ses pieds, bousculée par un autre corps qui la heurte au passage. La foule la marche dessus presque sans s'en apercevoir.
Cillithéon écarte les bras pour faire de l'espace. Elle ramasse l'enfant. Elle cherche Korven du regard, comme un repère.
Et tous les gardes, à l'unisson, lâchent un *« Ho ! Ho ! Ho ! »* qui résonne sur la pierre — un cri qui les fait avancer d'un bloc en cadence. La foule cède d'un mètre. Puis d'un autre.
Korven la voit faire avec les enfants. Une étincelle de panique le traverse — il comprend ce que les gardes sont en train de faire. Ils ne combattent plus. Ils *poussent*. Ils poussent la foule dans la Fosse.
Il se redresse. Il rugit pour ses Plongeurs :
*« Vous laissez pas faire ! Poussez ! »*
Puis il se tourne vers Cillithéon, et sa voix tombe d'un cran. Plus basse. Presque douce.
*« Toi. Prends les enfants. Essaie de les mettre à l'abri, de les éloigner de la Fosse. Frappe tout ce que tu trouves sur ton passage. Si tu arrives à t'en sortir — on se retrouvera. »*
Cillithéon hoche la tête.
Elle pose un genou à terre. Son long corps déforme la silhouette des bras ouverts. Trois enfants — deux garçons, une petite fille — la regardent avec un mélange de peur et de soulagement. Sa peau grise les déroute, son grand corps fin les intrigue. Mais le chaos derrière eux est pire qu'elle. Ils viennent. Ils s'accrochent. Ils s'agrippent désespérément à ses bras de filin.
Cillithéon les serre contre elle. Elle se relève. Elle fend la foule.
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*L'île craque dans toutes ses jointures — sous la roche, dans les bibliothèques vidées à la hâte, sur les bords du Puits où les corps cèdent d'eux-mêmes, et jusqu'aux fleurs qui ne supportent plus qu'on les touche. Les Maîtres ont fui. La Peseuse a passé commande à Sœur Lame pour des perles vertes qu'elle a perdues. Un inconnu aux yeux verts a donné un nom dans la cohue. Et un homme qui sait ce qu'il faut faire des enfants vient de confier les enfants à une étrangère qu'il n'avait jamais rencontrée. Ce soir, à Gueule Noire, on ne sait plus qui craque le premier — l'île, les institutions, ou ceux qui les avaient crues éternelles.*