[[S02E09 - Adieu Kev|< Épisode Précédent]] [[S02E11 - Ça craque|Épisode Suivant >]] # Le Chant des Reliques — Saison 2, Épisode 10 ## *Bad Bitches* --- > *Une petite boîte abandonnée sur un bureau saccagé. Une latte de parquet qui craque sous le pas. Un surnom murmuré dans la foule — « mon lapin ». L'île de Gueule Noire a appris à parler avec les voix de ceux qu'on aime. Mais ce soir, elle apprend à parler avec celles de ceux qu'on craint.* --- ## Chapitre 1 — La signature sur le bureau *Vespera* Elle saccage tout. Le bureau de Fulguraxx, qu'elle a passé des années à respecter à demi-mot, à ne traverser qu'en biais, à ne jamais regarder en face — elle le retourne pièce par pièce. Les papiers d'abord, qu'elle disperse au sol un par un, méticuleusement, comme on défait un nœud. Puis les tiroirs, qu'elle arrache et qu'elle jette. Puis les tables, les chaises. Elle transpire. Elle ne dit rien. Le geste est froid, méthodique, profond — pas une colère, une exécution. Quand elle a fini, elle reste un instant au milieu du désordre, le souffle court. Au pied d'une étagère qu'elle vient de basculer, quelque chose roule jusqu'à ses bottes. La petite boîte qu'elle avait offerte à Fulguraxx, il y a si peu de temps. Elle la ramasse. Elle la pose au centre du bureau désormais vide. En évidence. Comme une signature. Comme un message. *Je suis passée par là. Tu sauras qui c'était.* Un dernier regard sur la pièce dévastée. Elle prend la porte. --- ## Chapitre 2 — La latte sous le parquet *Vespera* Le repère des garçons est trop calme. Vespera l'a senti dès qu'elle est entrée — l'odeur, l'absence d'odeur plutôt, le silence qui ne ressemble pas à celui d'une cabane d'adolescents. Le mot de Cillithéon est toujours là, là où il a été laissé : *« J'ai sorti la poubelle. »* Une heure de rendez-vous. Une promesse de revenir. Elle relit. Elle se choisit un coin pour planquer ses affaires — il faut bien quelque part. Elle tâte le sol du pied. Une latte cède un peu plus que les autres, à peine. Elle s'agenouille et tire. La latte se soulève sans résistance — trop facilement. Sous le bois, dans l'épaisseur même de la planche, quelqu'un a gravé au couteau toute une vie secrète. Des dates, des heures, des noms de rues. Des dizaines. Des centaines peut-être. Vespera reconnaît l'écriture maladroite et résolue de Hobb. Elle a déjà intercepté des billets qui circulaient entre les garçons — c'est la même main. Près de certaines dates, un seul caractère en marge : un *L*. La plupart des rendez-vous sont passés. Trois sont à venir : ce soir, dans deux jours, dans une semaine. Seul celui de ce soir porte le *L*. Elle reste accroupie un long moment. Ça dure depuis des mois. Peut-être plus. Hobb n'a pas rencontré Sœur Lame une fois ou deux. Hobb la voit. Régulièrement. Depuis longtemps. Et il avait choisi de ne rien dire. Elle referme la latte. Elle range. Elle décide de ne pas attendre. --- ## Chapitre 3 — La place des Plongeurs *Hobb* Sur les toits, Hobb regarde la nuit tomber sur Gueule Noire. En contrebas, la grande place est un océan de corps en colère. Les Plongeurs n'ont pas bougé. Maître Korven est toujours là, en tête de file, à brailler contre les taxes. Les gardes se sont renforcés. Le brouhaha enfle. Frère Flux, entouré d'autres prêtres en robes, harangue ce qu'il peut de la foule — il faut nourrir la Fosse, dit-il, et pas avec les Plongeurs qui risquent leur vie chaque jour, *« avec ces malfrats, avec tous ceux qui agissent en impunité, pourquoi pas des esclaves aussi tant qu'on y est. »* Père Abîme tente de chanter contre lui. Sa voix se perd dans le bruit. Hobb a un sentiment de malaise constant. Suivi. Observé. Quelqu'un derrière son épaule depuis qu'il a quitté la cabane. Il connaît les toits par cœur — il décide de descendre, de se fondre dans la cohue. Une gouttière, un balcon, un autre, les pavés. Il se faufile entre les corps. *Personne ne pourra me suivre là-dedans*, se dit-il. Il s'arrête au bord du Puits malgré lui. Le vrombissement vibre toujours, plus bas qu'avant — cette voix de l'île qui a changé depuis le séisme. Il regarde au fond. *« Est-ce que je mérite vraiment d'être... qu'on me fasse confiance ? Est-ce que je mérite... »* Sa voix s'éteint dans sa gorge. *Je ne suis pas un bon ami. Tous les gens qui m'approchent, ça finit mal. Je suis maudit par la Fosse.* Il crache dedans. Un crachat petit, presque ridicule, qui se perd dans l'abîme. Puis il s'éloigne. Il sait où il va. Il connaît l'heure. Et il sait, désormais, qu'il n'a plus rien à perdre — sauf, peut-être, ce qu'il peut encore éloigner d'elles. --- ## Chapitre 4 — Oriane *Hobb* La zone du rendez-vous est une partie peu construite de l'île, encore plus dévastée depuis le séisme. Des passerelles tombées. Des pans d'immeubles effondrés. Il fait sombre. L'eau coule par terre, en filets, et chaque goutte rebondit sur la pierre avec un écho qui désoriente. Hobb se serre les bras contre lui. Il a froid. Il ne devrait pas — il fait jamais vraiment froid sur Gueule Noire — mais il tremble. Une jeune femme apparaît au bout du couloir. Cheveux roux bouclés qui captent la lumière des bougies à chaque pas. Elle marche comme quelqu'un qui sait qu'on la suit. Elle sourit largement. *« T'es à l'heure ? C'est bien. Elle sera contente cette fois. »* Elle s'appelle Oriane. Hobb la connaît depuis longtemps. Plus qu'il ne voudrait. Elle lui passe une main dans les cheveux — main glaçante qui fait des frissons — et le pince à l'oreille. Hobb se braque. Il garde la distance, plus que d'habitude. Il parle peu. Il tripote les faux plans dans son sac avec des doigts qui ne tiennent pas en place. *« T'es nerveux. Ça te ressemble pas trop, ça. »* *« J'ai une dure journée, aujourd'hui. »* Elle veut lui apporter un truc à boire. Elle insiste. Il refuse — *« Je t'ai dit que j'ai pas soif. »* — et il la défie du regard. Elle se penche, mains aux cuisses, à sa hauteur. Le geste est posé, lent, calculé pour humilier. *« Ah mais oui, c'est ça, c'est de la jalousie que je vois dans tes yeux. »* Hobb lui rétorque qu'elle joue les princesses depuis qu'elle a pris du grade, *« madame la rouquine »*. Ça la fait rire. Elle reprend sa marche. Les couloirs tournent en chicane. La lumière diminue. Au bout, une alcôve sans porte. Hobb s'arrête. Oriane lui fait un grand sourire et le regarde entrer sans bouger. Quand il franchit le seuil, il entend ses pas s'éloigner en marche arrière dans le couloir, comme si elle n'osait pas vraiment lui tourner le dos. --- ## Chapitre 5 — Sœur Lame *Hobb* La pièce est ovale, grande, sans table. Sur les murs de gauche, des fleurs étranges poussent en grappes — pétales violets, épais comme du velours, gorgés d'un pollen lourd. Hobb les reconnaît instinctivement comme quelque chose qui sert à couvrir une autre odeur. Quelque chose qu'on ne veut pas qu'on remarque. Il en arrache trois ou quatre furtivement, les fourre dans une petite boîte métallique au fond de son sac, vérifie qu'on ne l'a pas vu. Comme s'il volait quelque chose qui ne lui appartiendra jamais. Sur les autres murs, des étagères. Beaucoup d'étagères. Des livres aux couvertures métalliques, empilés en vrac — ça ne l'a jamais été, rangé, et Hobb n'est pas surpris. Une seule petite fenêtre, ouverte sur ce vrombissement qui passe à travers les pierres et qui l'a fait trembler depuis le début. La fenêtre donne dehors. Hobb sait très bien sur quoi. Au fond, devant un pupitre, une femme de dos. Très grande. Fine. De longs cheveux noirs qui lui descendent presque aux talons. Une petite tresse sur la droite, à l'arrière du crâne, et dans cette tresse des perles qui captent la lumière des bougies. Hobb se souvient de ces perles. C'est ce qui l'avait marqué la première fois qu'il l'avait rencontrée pour de vrai. Elle est de dos. Un pied sur la pointe, elle agite le talon. Elle est nerveuse. Sœur Lame n'a jamais été nerveuse. Ce n'est pas bon signe. Hobb sursaute en s'apercevant de sa présence, comme pris en faute d'avoir piqué les fleurs. Il sort les faux plans, les pose sur un piédestal à côté du pupitre. *« C'est ce que vous m'avez demandé. Je les ai trouvés. »* Elle ne se tourne pas. Le menton se redresse à peine. Un mouvement infime. --- ## Chapitre 6 — Les huit alcôves *Hobb* Sur le piédestal, Hobb remarque autre chose pendant qu'il dépose : une carte, des croix placées à différents emplacements. Il les mémorise instinctivement — *tiens, ça je connais, ça aussi, mais tous ces points, c'est...* Sa pensée s'interrompt quand il lève les yeux vers Sœur Lame. *« Bon, ben, on est quitte. Je vous ai ramené les plans. »* Elle lui tend un livre. *« Fais-moi la lecture. »* C'est un livre indigeste, plein de formules mathématiques, de schémas abstraits, de bras mécaniques qui soulèvent des charges. Pas un livre à lire à voix haute, encore moins à comprendre. Hobb essaie. *« x égale Y plus 2 plus 8 avec... »* Elle le coupe. *« Tu t'es trompé. Recommence. »* Elle tourne le papier en même temps qu'elle parle. Elle joue. Il recommence. Il bafouille. Elle s'agace : *« Tu mets pas de bonne volonté, on s'ennuie là. »* Hobb tient bon — *« Je vous ai ramené les plans, c'était le deal. »* Elle se tourne enfin vers lui pour la première fois. Ses yeux sont verts. Hobb recule d'un pas, mécaniquement. *« Dis-moi, Hobb... »* Elle sourit. *« Tu peux être divertissant quand tu veux. »* Elle l'invite à monter sur un petit tabouret qu'elle pousse contre le piédestal d'un coup de pied — la violence du geste contredit la douceur de la main qui suit. Elle place une bougie en face de lui, déroule un parchemin contre la flamme. Puis elle passe ses deux bras de chaque côté de Hobb, l'enferme entre son corps et le pupitre. *« Tu devais me rapporter les plans de recherche de Fulguraxx concernant les souterrains et les raccords entre les alcôves de la Fosse, on est d'accord ? »* *« Oui. »* *« Combien d'alcôves il y a dans la Fosse ? »* *« Je sais pas. Je les ai jamais comptées. »* *« Je sais très bien combien d'alcôves il y a dans la Fosse. Tout le monde sait combien d'alcôves il y a dans la Fosse. Réponds à ma question. »* *« Huit. »* Elle plaque le parchemin sur le piédestal. Ses ongles passent sur les sept alcôves dessinées. Elle s'arrête à la septième. *« Peut-être que ma vue a baissé depuis la dernière fois qu'on s'est vues. Peut-être que l'éclairage n'est pas à propos. Peut-être que l'humidité a effacé une partie du plan. Mais dans le doute, je préfère m'en remettre à toi. Où est-ce que tu vois la huitième alcôve ? »* Hobb plisse les yeux. *« Je sais pas. Elle est pas dessinée. »* *« Ah, oui, elle s'est sans doute volatilisée. »* Il tente une dernière fois : *« C'est pas moi qui fais les plans. »* Elle plante ses ongles dans le parchemin, le froisse à gauche et à droite de lui. Sa voix tape contre les parois du crâne comme une bille en métal. *« Je vais pas non plus t'expliquer comment faire ton travail ! Tu avais une idée ? »* Puis, plus basse, près de l'oreille : *« Tu sais que tes petits copains sont venus voir si tout allait bien. »* Hobb se fige. *« Comment elle s'appelle, cette petite... Naya ? Narel, c'est ça. Elle est là, tu sais. Elle est venue aussi. Elle connaît pas très bien l'île, c'est ça ? »* Sur le visage de Hobb, la peur est nue. *« Je vais vous trouver vos plans. »* Elle rit. *« Tu as mal fait, tu vas en payer le prix, c'est le deal. »* Elle s'écarte, ouvre la voie pour qu'il descende du tabouret, l'invite à sortir avec un grand geste. *« Oriane ! »* La rouquine revient. *« Madame, est-ce que tu pourrais raccompagner notre invité, s'il te plaît ? Je pense qu'il a besoin de faire le point sur la raison de sa venue. La salle 17 sera parfaite. »* Oriane sourit. Elle paraît ravie. --- ## Chapitre 7 — L'explosion *Hobb, Narel* Au moment où Hobb s'apprête à suivre Oriane, une explosion énorme déchire les murs depuis l'extérieur. La rumeur des Plongeurs n'est plus une rumeur — c'est une guerre. Des machines arrachées, fracassées, des poutres qui cèdent, des voix qui hurlent. Les murs eux-mêmes tremblent. Oriane se précipite vers Sœur Lame pour la protéger. Hobb a une seconde. Il la prend. Il court. Tout ce qu'il peut. Les couloirs, les chicanes, la porte. Dehors, le bâtiment commence à vibrer comme une cloche. Une petite paire de bras pend depuis le toit, au-dessus de la sortie. Hobb les reconnaît tout de suite. Il prend appui sur le mur, saute, attrape le premier bras puis le deuxième. Narel le hisse. Derrière elle, les deux frères tirent. Ils étaient là malgré son interdiction. *« On était inquiets pour toi »*, dit Narel. *« T'es rentré et tu ressortais pas. Ça devait être rapide. »* Hobb les regarde, mâchoire serrée. *« Maintenant je suis inquiet pour vous, je suis inquiet pour nous tous. Je vous avais dit de pas me suivre. »* Il fait signe aux deux ados, leur ordonne de se planquer chacun de leur côté, de ne pas attendre — Sœur Lame va sortir avec toute sa clique. Les frères ne discutent pas. Ils filent par la fenêtre. En contrebas, la place est devenue un volcan. Plongeurs, gardes, prêtres, Maîtres du Seuil sortis sur les escaliers, prisonniers attachés sur le côté — une partie des révolutionnaires veut les jeter dans la Fosse, *« pour la rassasier »*. La cohue est totale. Hobb tire Narel par la main. Il faut filer. Mais Narel s'arrête net. Au milieu de la foule, elle a vu des cheveux bouclés. Des yeux verts. Un visage. *« Hobb. C'est mon frère. Il est attaché, regarde. On dirait qu'ils veulent le balancer dans la Fosse ! »* *« Mais tu délires ou quoi, Narel ? Ton frère... »* *« Il s'appelle Aaron ! »* Hobb regarde sur la pointe des pieds. Il sait qu'il ne verra rien — pas parce que c'est trop loin, parce qu'il *sait*. Il regarde quand même. Il vérifie une dernière chose : que Narel a les yeux vraiment lucides, qu'elle n'est pas en train d'être appelée comme Cillithéon. Elle l'est. Elle est juste désespérée. *« Narel, viens. »* *« C'est ma famille, je peux pas l'abandonner. »* *« Narel... »* *« Comment tu peux être aussi sûr que c'est pas lui ? »* Et c'est sorti tout seul, sans qu'il ait le temps de l'arrêter : *« Parce que je l'ai vu sauter ! Voilà, Narel. »* Il s'entend dire les mots. Il se voit les avoir dits. Il les recommence, plus doux : *« Je suis désolé. Arrête, écoute. Je t'ai reconnu quand t'es arrivé sur l'île. Tes habits. Tes cheveux. Tes yeux. Ton sourire. J'ai cru que c'était Aaron. Aaron était mon ami. »* Sa voix tombe : *« Et mes amis finissent mal. Tu comprends ça ? »* *« Pas Aaron ! Il était agile, il était plus agile que moi ! C'est lui qui m'a tout appris, c'est pas possible ! Pas Aaron ! »* Le visage de Narel se décompose. Des larmes que Hobb ne lui a jamais vues. Elle regarde de nouveau vers la foule des prisonniers — comme si elle espérait, contre tout, que celui qu'elle a pris pour Aaron lui montre quelque chose. Hobb cherche aussi. Pour elle. Il fait non de la tête, doucement, en la regardant. Et derrière l'épaule de Narel, par-dessus elle, il aperçoit Oriane. Et deux autres silhouettes. Qui les pointent du doigt. --- ## Chapitre 8 — La chambre trop bien rangée *Vespera* Le silence dans la cabane des garçons devient pesant. Ça fait un moment que Vespera attend. Personne ne revient — ni Cillithéon, ni Narel, ni Hobb. Et tout est trop rangé. Trop bien à sa place. Ça ne ressemble pas à la cabane de Hobb. Ça ne ressemble pas à leur vie. Il y a quelque chose de morbide dans cette netteté, comme une chambre mortuaire préparée à l'avance. Le parquet grince à chaque pas — et chaque grincement lui rappelle tout ce qu'il y a sous ses pieds. Cette latte. Ces dates. Ce *L*. Elle ne tient plus. Elle prend la porte. Dehors, les explosions ont commencé. Elle les entend distinctement, plus proches qu'elle ne voudrait. La foule bouge en masses irrégulières. Elle pousse, se faufile, scrute. Hobb. Narel. Quelqu'un. Une silhouette familière. Elle ralentit en apercevant, au loin, dans l'ombre d'une porte qu'elle aurait préféré ne jamais reconnaître, Sœur Lame elle-même qui sort, escortée. Vespera bloque. Quelque chose ne va pas. Elle accélère, recommence à chercher, plus fort, plus vite. *« Hobb ! Narel ! »* Elle ne sait pas si on l'entend. --- ## Chapitre 9 — Bad bitches *Vespera, Narel, Hobb* C'est Hobb qui la voit le premier. Il scrute la foule comme il scrute tout depuis qu'il est en danger — d'un œil aux aguets qui ne s'arrête pas. Il reconnaît la silhouette de Vespera au loin. *« Faut partir. Y'a Sœur Lame qui est là. Enfin, Oriane, peu importe. On va se faire attraper. On reviendra. »* Narel le suit à contrecœur. Elle tourne la tête dans la direction qu'il indique — Vespera. Elle n'a pas la force de lever la main, de saluer, de sourire. Elle marche, c'est tout. Quand ils arrivent à hauteur de Vespera, celle-ci se penche d'un coup et les enlace, tous les deux à la fois. Sans préambule. Hobb se débat un peu, par réflexe, par habitude — il n'a jamais aimé qu'on le touche sans prévenir. Vespera lui palpe les bras, vérifie qu'il n'a rien. *« Je sais, je sais. Tu vas bien. Tu n'as rien fait. »* *« Pour l'instant, non. »* *« Narel, ça va ? Tu as l'air ailleurs. »* Les yeux de Narel sont rougis. Les larmes coulent encore. Elle ne dit rien — elle hoche la tête, à peine, pour signifier qu'elle n'est pas blessée. Mais elle ne soutient pas le regard. Hobb tourne la tête vers Vespera. Sa voix est plate. *« Je lui ai dit. »* *« Tu lui as dit quoi ? »* *« Je lui ai dit ce que tu savais que tu ne voulais pas lui dire. »* Vespera comprend tout de suite. Elle se baisse, se met à hauteur de Narel, l'enlace en la soulevant un peu, les pieds touchant à peine le sol. *« Je suis désolée, Narel. Je savais pas comment te le dire. »* Narel se débat dans ses bras. Elle pousse des deux mains contre la poitrine de Vespera pour se dégager. Sa voix monte, cassée. *« Donc vous saviez tous ? Que mon frère... qu'il a sauté... Mais je l'ai vu dans la foule, je sais que c'était lui. Aaron il était fort et il était malin, il pouvait pas mourir comme ça. »* *« C'est vrai qu'il était malin »*, dit Hobb à voix basse. *« Hobb m'a dit qu'il a sauté, mais pourquoi est-ce qu'il aurait sauté dans la Fosse ? »* Vespera n'a pas de réponse. Elle prend ce qu'elle peut. *« Écoute, Narel. Je te promets qu'on va prendre un moment pour parler de tout ça, pour t'expliquer plein de choses. Mais là, faut qu'on y aille. C'est beaucoup trop dangereux. D'accord ? »* *« Oui. Retrouvons aussi Cilly. Elle, au moins, je sais qu'elle m'a pas menti. »* Vespera encaisse. Elle ne réplique pas. *« Tu sais où elle comptait aller ? »* *« Je crois qu'elle voulait retourner là où on a dormi. À l'auberge. »* *« Bon. Au moins une piste. Allez, c'est parti. »* Hobb sursaute. Au-dessus de la rumeur de la foule, une voix glaçante traverse la place. Une voix qu'il connaît mieux qu'il ne voudrait. La voix d'Oriane qui cherche, qui appelle, qui ne lâchera pas. *« Mon lapin ! »* Hobb blêmit. La main de Narel se serre dans la sienne. Vespera fait un pas en avant, devant les deux enfants, comme on fait corps. Trois silhouettes dans la cohue d'une île qui tremble. Trois corps debout pendant que tout, autour d'eux, brûle. --- *Sœur Lame a un visage. Elle a des cheveux longs, des perles dans une tresse, des ongles qui plantent dans le papier comme dans la chair. Aaron a sauté. Hobb le savait. Vespera le savait. Narel l'a appris en pleine foule, à un coin de rue, par un mensonge qu'on n'a pas eu le temps de mieux préparer. Et au bord du puits, une voix appelle un petit lapin par son surnom — et l'île, qui apprend les voix de ceux qu'on aime, vient peut-être d'apprendre aussi celles de ceux qu'on fuit.*